Le Régiment de la calotte ou les éclats fantasques des officiers du Grand Siècle.

Du Comte De Torsac,

Colonel du Régiment de la Calotte,

 

« De suffisance & de sottise humaine

Si la durée est à jamais certaine;

Ci-gît TORSAC, le digne Colonel

D’un Régiment fait pour être immortel. »1

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Lorsque les sources sont avares de renseignements, il faut bien convenir que l’anecdote est chose aisée pour expliquer tel ou tel fait. Ainsi en est-il du récit de la fondation de cette société de nobles rieurs, tous hurluberlus et savants voyageurs aériens, selon que l’on se place, si tant est qu’une police puisse un jour exercer celle du ridicule. Voici donc une sorte d’histoire très abrégée mais ô combien source d’inspiration pour qui voudra bien la lire, et pour ceux dont la verve d’esprit et la fantaisie ornent le front.  Hommage à la satire, à la saine déraison, à l’extravagance, hommage à l’esprit quelque peu décalé d’une aristocratie s’affirmant comme gardienne des rituels et savoirs du rire ainsi qu’un rempart contre la décadence et la vulgarité, voici

Le Régiment de la calotte

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André Danican Philidor, dit l’Aîné (1652-1730) : Marche du Régiment de la calotte

Un jour de 1702, au sortir d’une réunion entre « honnestes gens », parmi lesquels  Philippe Emmanuel de La Place, comte de Torsac et Colonel des Carabiniers, Étienne Isidore Théophile Aymon, Porte-manteau du Roy et le Sieur de Saint-Martin, Mousquetaire, ainsi que plusieurs autres officiers, tous beaux esprits de la cour, il fut une plaisante boutade destinée à un l’un d’eux souffrant d’une atroce migraine : « Pour que l’on ne souffre plus de vos spasmes et afin de soulager votre chef, veuillez s’il vous plaît placer au-dessus de votre crâne une calotte de plomb. Elle vous rendra mine fière et pas plus léger ! »

Que l’on ne se méprenne point, la digne assemblée en décidant d’apposer imaginairement une chape de plomb sur la tête de l’extravagant, symbole et révélateur de douce folie ainsi que remède contre l’esprit qui s’évapore, s’arroge le noble droit de se faire dénonciatrice d’une société décadente où renouveau de la culture nobiliaire rimerait avec un retour du « beau rire », de cette saine déraison aristocratique aux contours épurés, aux rituels et savoirs renouvelés.

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La chose est alors entendue : une personne ayant souillé les règles de la bienséance ou de la politesse lors d’un repas ou dans une compagnie des plus élégante, et provenant ou non d’une condition particulière, se voyait remettre ce qui pourrait s’apparenter à une Lettre Patente (cet acte législatif, ce texte par lequel le roi rend public et opposable à tous un droit, un état, un statut ou un privilège), un Brevet  signé et scellé du sceau de la Calotte qui faisait acte d’enrôlement dans le Régiment.

 Ce badinage raffiné et poli devînt donc très utile pour la correction des mœurs, chacun observant en tous lieux une saine bienséance, mais pour former aussi la jeunesse à la politesse et à la modestie.

« Le degré de politesse et de lumière auquel les Français étaient parvenus, joint au goût dominant de cette nation pour les nouveautés, demandait quelque chose qui ne ressemblât à rien de tout ce qui avait paru de grossier et de dégoûtant. Quel heureux moment ! Quelle favorable conjoncture pour la création du Régiment de la calotte ! »2

Guillaume Dumanoir (1615-1697): Suite du ballet de Stockholm – Double

 

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Une réaction culturelle

Aristocrates militaires

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André Danican Philidor, dit l’Aîné : Marche Française

« Issu de la brillante troupe des mousquetaires du roi, Aimon a toujours combattu pour la gloire des armes, celle qui a paru la plus brillante. Il acquit, en ces duels particuliers qu’il eut de si grand nombre, la réputation de meilleure épée de son temps« 3

Les éclats badins et drolatiques qui ne font à eux seuls qu’un particularisme de plus dans les sociétés intellectuelles déjà existantes ne suffisent pas à expliquer l’engouement qui se mit à frapper certains autres esprits. Ce rire n’est pas seulement le fait des caprices invétérés d’une classe intellectuelle avide de divertissement, mais bien la somme de pensées aristocrates et militaires.

Ce reflet idéologique se meut bien distinctement parmi la masse grouillante des courtisans et des petits hommes de lettres. En effet, c’est par l’application d’une stricte hiérarchie et de règles propres que chacun doit œuvrer à la gloire, non seulement des armes du royaume de France, mais à celles de l’aristocratie. Car tirer son épée de belle façon  ne s’accompagne que de la promptitude à deviser, rire, et écrire. De Torsac semble ainsi ne pas avoir été avare de bravoure lorsque l’occasion s’en présentait « alliant de la plus irrésistible manière bravoure et comique », notamment lors du fameux siège de Douai.

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André Danican Philidor, dit l’Aîné : Airs pour les hautbois et batteries de tambour faits au Siège de Namur en l’an 1692

Cette fonction militaire est établie dès la fondation puisque Isidore Aymon (Aimon ou Aymond), élu « généralissime » de la société en 1702, illustre porte-manteau du roi (cet emploi de haute domesticité), issu de l’aristocratie dauphinoise, Emmanuel, comte de Torsac, colonel des Carabiniers, « fort chatouilleux  sur sa noble délicatesse », et le sieur de Saint-Martin, capitaine des Mousquetaires fondent et instaurent  les lois dudit régiment. Louis XIV ayant été informé de la création de cette plaisante milice, demanda un jour au sieur Aymon s’il ne ferait jamais défiler son régiment devant lui : « Sire, répondit le général des Calottins, il ne se trouverait personne pour le voir passer ! »

Les frasques gloutonnes et littéraires de ces différents personnages, relatées dans de joyeuses chroniques,  font état de l’existence des officiers calottins.
Il ne m’est ici permis de n’en dresser qu’une liste assez restreinte, car comme énoncé plus haut, les sources sont parfois assez avares de renseignements. En effet, d’autres illustres inconnus, mus eux-aussi par un haut honneur militaire et nobiliaire, en furent à n’en point douter les dignes représentants.

Jean de Baradat, Armand de Caumia-Baillenx, Pierre de Camou-Lagarde, Jacques de Terride, Armand de Mont-Réal, Alexis de Haraneder, tous membres de l’une des deux compagnies de Mousquetaires du Roi et placés sous la protection de leurs capitaines Jean de Garde d’Agoult jusqu’en 1716, Joseph de Montesquiou jusqu’en 1729, Louis de Bannes jusqu’en 1736, puis Jean de Montboissier –Canillac…

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André Danican Philidor, dit l’Aîné : Marche de Triomphe avec les trompettes et les timbales

Cérémonie et règlements

Il n’est ici pas encore question de faire allusion aux intellectuels qui donnèrent à la Calotte ses lettres de noblesse. Néanmoins, il faut pour expliquer certaines pratiques et règlements en dessiner grossièrement les contours :

Guillaume Dumanoir : Suite du ballet de Stockholm – Bransle

Le régiment de la Calotte produit un important corpus de brevets, de brochures et de comédies satiriques afin de créer  une machine propre à intervenir sur la scène littéraire, moyen incontournable pour appliquer cette réforme des mœurs  chère à ses fondateurs. Il fallut donc déterminer des rites propres où le rire deviendrait une pratique collective organisée en cérémonies précises. Il est ici question de l’identité profonde et de la sociabilité du Régiment parmi la foule choisie des fantaisistes.

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Le manquement aux bienséances, au bon goût, à la logique et au bon sens, soit dans les paroles, soit dans les actions, se payait cher : les membres de la société de la Calotte envoyaient des brevets à tous ceux qu’ils croyaient dignes d’être enrôlés dans leur régiment. Aucun grade, aucune dignité, nulle position élevée n’était à l’abri des brevets satiriques de ces joyeux critiques. La tenue de « conseil », disposant de la liberté nécessaire pour délibérer, se clôturaient par la désignation de plusieurs lauréats. Ainsi, le Maréchal de Villars reçut un brevet pour avoir passé le Rhin audacieusement, le contrôleur général John Law pour avoir ruiné la France à l’aide de « brillants systèmes financiers », Monsieur d’Argenson, Garde des Sceaux, le Prince Eugène de Savoie. La cour bien-entendu frémissait de ne pas être en reste, chacun se sachant sous le regard amusé du Régiment.

Haut

En effet, Malheur au digne sujet qui n’honorerait pas l’invitation à se présenter au plus vite devant le conseil calottin. Héritée du caractère militaire qui fut la source de la création du Régiment, une milice calottine, les « dragons », avait alors l’amusante et cruelle tâche d’aller lire le brevet satirique,  jouer cette « Sarabande » sous les fenêtres d’un  adversaire retranché farouchement derrière ses prétentions et son mépris. Ainsi, longtemps menés par Saint-Martin, que nous connaissons, ils s’en allaient à travers les rues avec force de voix et de hurlements, grimés, maquillés aux couleurs du Régiment de la Calotte, afin d’attirer l’attention des spectateurs et autres badauds. L’incroyable charivari, patronné par le « dieu Pet » apparaît comme un aboutissement plus violent, un trait directement lancé à la face du récalcitrant.

Gauche

André Danican Philidor, dit l’Aîné : le Mariage de la grosse Cathos – Charivari

« Cui ridere regnare erat » 4
(« c’est régner que de savoir rire« ).

Ce monde calotin, pour autant qu’il ne soit pas dénué d’un certain sens de l’autodérision , ne pourrais se passer de ce que l’on pourrait nommer les « cérémonies du rire », ces assemblées, ces discours publics, mais surtout ces véritables mises en scène que sont les banquets et autres réceptions.

« Au Sénat, pinte de vin est nécessaire

Pour traiter une grande affaire

Quand tout le monde en avait bu

C’est icy le coup de partance…« 5

 

Le Régiment se transforme alors en société bachique. Il convient ici pour illustrer le propos de faire état d’un certain repas qui marquât les esprits sous la Régence : en mars 1718, l’abbé de Margon, Plantavit de la Pause, personnage excentrique, original et frondeur, un des principaux poètes calotins, consacre une forte somme pour rassembler tout ce que la marotte clique contient de beaux personnages afin d’organiser un repas pantagruélique.
Au-delà de certaines  fameuses intronisations, qui voyaient d’illustres personnages appelés à « siéger au conseil de Momus », la tenue de cérémonies confère à l’Assemblée un caractère communautaire et rituel.

 

Regard sur une cérémonie

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Au palais de Momus, sous la gouverne d’un rayon de lune et la lumière circulaire des flambeaux, au-devant de plusieurs rangées de tables disposées en son centre, une ceinture de banquettes ferme la place et déroule devant nos yeux le théâtre de la mascarade : A notre droite s’élève l’estrade du tribunal de Momus tandis qu’à notre gauche, fièrement dans un coin se dresse la tribune aux harangues. Ici trône le royal siège de Saint-Martin, protecteur trublion, et malaisé de ne pas encore pouvoir rendre au généralissime les honneurs dus à son rang.

Chacun a pris place sur les banquettes et n’attend plus que l’arrivée des poètes Roy et Piron, l’un greffier de la Calotte et l’autre célèbre orateur. Les premiers à investir le lieu sont les étendards et guidons du Régiment, troupe colorée qui s’immobilise devant le pourtour des banquettes.

 Une porte s’ouvre et se referme, les visages se tournent, le général  entre dans la place tandis que l’assemblée se lève. De Torsac s’avance tenant la marotte en main, fièrement coiffé de la Calotte et s’installe pesamment sur le trône de Saint-Martin. Suivent les deux poètes qui viennent prendre place sur l’estrade de la tribune aux harangues. Le poète Roy ouvre les réjouissances en lisant lentement les statuts du corps. Les cuivres, fifres et tambours de la fanfare ferment ce premier discours puis s’ébranlent au milieu de la salle. De Torsac se lève, les étendards se forment en procession et défilent devant les illustres spectateurs.

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Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Ballet de Xerxès – 2ème Air pour les Matelots jouant des trompettes marines3ème Air pour les Esclaves et Singes dansants.

Une fois que la chose est faite, le poète Piron se lance dans une superbe déclamation en vers, harangue toute la troupe en faisant l’éloge du généralissime. Après le simulacre d’un couronnement burlesque, le généralissime emmène derrière lui toute l’assemblée, sous les tourbillons de la musique et guidés par la marotte. Le « palais de Momus » devient alors le théâtre d’un beau charivari. Après ce grand remue-ménage, tout le monde s’installe à sa place pour admirer la cérémonie d’intronisation du nouveau candidat à la Calotte.

Il entre, tout ferré de rubans et de cordelettes, coiffé d’un bonnet à grelots afin de répondre devant le trône de Saint-Martin de ses faits, brillamment exposés par les brevets du poète Piron.

André Danican Philidor, dit l’Aîné : La Mascarade du Roy de la Chine – Entrée d’une Pagode

S’ouvre donc le scrutin, ou chacun a le loisir de piocher dans une cuve une balle blanche ou noire, selon que le candidat soit en mesure ou non d’accéder à la « marotte clique ». L’apparition d’une balle noire déclenche l’ire du généralissime ainsi qu’une séance de joyeuse torture intellectuelle appelée le « rire noir », véritable interrogatoire où le récalcitrant est assailli de questions concernant l’existence du régiment. La balle blanche signifie que le candidat est à même de remplir ses devoirs au sein de l’institution et déclenche le « rire blanc ».

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Michel-Richard Delalande (1657-1726) : Symphonies pour les Soupers du Roi : Gigue gracieuseAir légerChaconne

Enfin, alors que les tables s’ornent de différents mets de bouche ainsi que d’une incroyable profusion de rafraîchissements, la salle se lève afin de réciter en latin le « décalogue de la Calotte », « l’Hexalogue des calottins » puis les lois de l’institution, la « Jurisprudentia Calottinorum ».

 

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Rayonnement et influences

La littérature

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« Ces poèmes étaient assaisonnés d’un sel délicat, sans mélange d’aucun fiel dont la violente amertume pût en corrompre le goût et le rendre insupportable. Le Régiment traita donc ces matières qui ne sont bagatelles qu’en apparence avec tant de noblesse et d’agrément qu’elles devinrent l’amusement de toute la cour qui ne retentissait alors d’autre chose. Il en voulait aux vices dont il fut l’exterminateur. »6

La question littéraire ne saurait se limiter à d’aimables flux de bouches, dispensés à souhait à la face des rieurs ou à celui des quidams de la cour. Certes les heureuses et saines velléités des beaux esprits sont les armes ultimes du Régiment,  champions tour à tour des armes du royaume ainsi que de la survivance d’une aristocratie éclairée contre les vents et les marées de la décadence et de la vulgarité. Mais on connait le vieil adage qui veut que les écrits restent pendant que les paroles s’effacent.

Joseph-Bodin de Boismortier (1689-1755) : 1ère sérénade : Entrée

La diffusion des lettres Patentes cache en fait un véritable monde intellectuel et souterrain, volontairement dans l’ombre car incompris et soumis au diktat de la littérature populaire. Le combat de la Calotte contre ces maux passe en effet par non seulement la diffusion d’écrits en tous genres, petits opéras, pamphlets et dictionnaires, mais aussi par le fait que Versailles soit un glorieux vivier de candidats potentiels. Ces écrits de la Calotte furent connus et lus par le roi lui-même, qui en fut pour le moins curieux. Des grands du royaume étaient de la partie et la marotte clique était connue de tous. Cela fut très certainement pris comme un jeu, qui ne plût néanmoins pas à certains, nous l’avons vu. Ces « récalcitrants » sont certes à la source de l’intervention des « dragons », mais nourrissent aussi la verve fantaisiste de l’illustre clique. C’est l’alliance entre une société nobiliaire et une société de lettrés qui est sans nul doute la condition première du rire calottin.

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Ces auteurs s’identifient de plus en plus au long du 18ème siècle en se retrouvant  régulièrement dans les cafés proches de l’Opéra-comique afin de produire leurs écrits.
Réunis sous l’appellation des « rats calottins », ils se définissent bien volontiers comme vivant sous les hospices de la folie, se réclamant donc d’une forme autre mais supérieure de sagesse, d’honnêteté, de civilité, d’érudition et de bagatelle.

Joseph-Bodin de Boismortier : 1ère sérénade : Menuets

Ainsi, des auteurs comme Pierre Guyot-Desfontaines (« Lettres sur l’histoire des rats »),  Bosc du Bouchet (« La journée calottine »), le fameux Louis Fuzelier (« Momus fabuliste »), Alexis Piron (« L’origine des puces »), Gacon (« Discours satyrique »)… produisent des pièces à succès sur la scène de l’Opéra-Comique, mais s’amusent à étaler leurs aimables pitreries afin de contribuer au combat pour le redressement des mœurs. La centaine d’ouvrages satiriques qui émane de leur caboche forge une sorte de véritable contre-modèle de l’Académie française, chose instituée par ce « Dictionnaire néologique à l’usage des beaux esprits », sous la direction de l’abbé Desfontaines.

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Il est entendu et non moins vrai que tout ce qu’entreprend la Calotte n’est fait que dans le but de débusquer le vulgaire, s’attirer les foudres des ignares, vanter un mérite qui n’est loué que trop peu, et attirer les regards d’une aristocratie qui serait  frappée dans sa conscience, mais il est aussi certain que la « clique des nobles rieurs » dérange.
Même la présence parmi elle du comte de Maurepas, célèbre ministre du Régent puis de louis XV ne suffit pas à rehausser la mauvaise réputation de ces satiristes.

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Déclin et disparition

Jean-Baptiste Lully : Ballet des Plaisirs : Gavotte

En se targuant d’être devenus les ambassadeurs du bon rire, mais aussi de la saine critique et du bel esprit, les calottins deviennent eux-mêmes les fossoyeurs de la Calotte. En effet, rire de tout est agréable lorsque le verbe est lumineux, et rire de soi-même apparaît comme une preuve de certaine intelligence. Alors il en va de ces rires comme des boulets de papiers lancés à la face de la belle société, tout comme ils sont tirés joyeusement au nez du Roi, de ses maîtresses, de la cour, de l’absolutisme et de ses déviances et là où on l’attendait, à l’encontre des chefs même de la Calotte.

Le cadre du début de la Régence, peu après la mort de Louis XIV, voit les textes s’orienter vers une sorte de revendication nobiliaire anti-absolutiste, dont de Torsac fera les frais. En effet, accusé de n’avoir pas respecté les « lois fondamentales de la Calotte », Aimon et Saint-Martin, co-fondateurs du Régiment, retiennent contre le généralissime « 333 chefs d’accusations » qui permettent de le déposer. Ces ambassadeurs de Momus convoqueront les « Etats Généraux de la Calotte », ouvert au « Champs de Mars » au printemps 1716, réunissant les représentants de toutes les provinces « sub-lunaires ». Après sept jours de débats, conversations, jugements et autres dîners, il est convenu par chacun que le vieux généralissime sera nommé « Ambassadeur de la Porte ottomane », manière de renvoyer ironiquement l’usurpateur à ses démons, ceux du despotisme oriental.

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Il convient de rappeler que cette impertinence à se moquer qui sied à cette liberté joviale inhérente au caractère français, permet d’honorer de ses Brevets, certes le roi nous l’avons vu, mais aussi la reine, les Princes de sang, les archevêques et les ministres. Il apparaît plus clair que la Lune reste un adversaire du Soleil…

Malgré ces signes de décadence interne, la Calotte, en 1731 à la mort d’Aimon,  voit le roi Louis XV en personne intervenir dans l’élection du troisième généralissime du Régiment. Mais la prière au roi ci-dessous ressemble à ces espoirs que le mourant dépose aux pieds de Dieu, à l’heure de la disparition.

« Apportons avec révérence
Aux pieds de Votre Majesté,
les cœurs les plus soumis de France.
Pour l’honneur du trône français
Supplions votre Majesté
De maintenir, par équité,
Notre ordre en tous ses droits d’aubaine. »7

Le contexte de crise politique et des importantes tensions littéraires ne suffisent pas à expliquer le déclin puis la disparition corps et bien de l’institution calottine. En effet, à partir de 1748 les poètes calottins ont la maladresse de s’en prendre à la marquise de Pompadour, illustre favorite et maîtresse du roi (« les poissonades »). Ainsi, de Brevets en Brevets ils dénoncent les origines roturières de cette Antoinette Poisson, anoblie par son mariage avec Lenormand d’Etioles. L’attaque calottine est justifiée mais la proie est de trop forte taille. Alliée d’illustres tragédiens ennemis de la Calotte, dont Crébillon et Voltaire, le roi n’entend pas laisser passer des textes qui s’illustrent par une satire des plus violente.


Voltaire, détail du visage (château de Ferney)

« Ces parodies satiriques ont été défendues à Paris pendant plusieurs années. Faut-il qu’on les renouvelle pour moi sous les yeux de votre Majesté. Elle ne souffre pas la médisance dans son Cabinet, l’autorisera-t-elle devant toute la cour ? »8

Cette véritable guerre qu’est l’affaire des coteries versaillaises verra le plus fervent et plus sûr soutient du Régiment, Maurepas, disparaître dans la bataille. Le jeu des alliances, si précieux pour la Calotte, se retourne contre elle et ne laisse que peu de chance à ses illustres représentants. Cette conjoncture politico-littéraire décide donc du sort de la Calotte et plonge ses auteurs dans une sorte de léthargie et de silence (« L’on craignait même que la nation n’eût perdu son caractère et les lettres leur bel esprit » Baron Grimm).

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En 1752 paraît ce qui semble être  l’ultime texte calottin connu, le « carillonnement général de la Calotte », par le vieux généralissime Saint-Martin. Ce petit opéra comique est assez proche de ce qu’a produit le poète Roy en compagnie du compositeur André Cardinal Destouches, le « Ballet des Eléments ».

André-Cardinal Destouches (1672-1749) : Ballet des Eléments :  Air pour les NéréïdesChaconne pour les Chevaliers romainsMusette

La Folie décide que plus un personnage n’a le mérite nécessaire pour siéger au conseil de Momus. On a beau chercher et fouiller dans les recoins du royaume, pas un ne semble prétendre à l’illustre assemblée. Pourtant, tout droit sorti des vaporeuses et superbes provinces lunaires, un Chevalier comique, noble esprit et de farouche et fervente aristocratie, admirateur de l’auteur Cyrano de Bergerac,  y est longtemps attendu. Symbole d’une noblesse d’âme qui ne se peut disparaître et qui œuvre toujours à la défense de l’esprit français contre les assauts de la médiocrité, de la vulgarité et de la décadence, il ne viendra jamais.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Zoroastre : Ballet

Ainsi disparait la Calotte, ainsi ont vécu les esprits de ceux qui se firent les courageux champions de la satire, de la saine déraison, de l’extravagance, de l’âme décalée d’une aristocratie s’affirmant comme gardienne des rituels et savoirs du rire, ce rempart contre les dérives du temps.

 

« Apprenez donc, s’exclame ainsi le calottin du « Dialogue du Parnasse » en s’adressant à la sentinelle du Palais des Muses, métaphore transparente de l’Académie française, que nous ne sommes pas des faquins, et que nous avons l’honneur d’être l’élite de ces aventuriers calottins qui depuis quelques années gratifient le public de leurs utiles productions. Oui, nous faisons la fortune des libraires, nous faisons seuls rouler les presses d’Amsterdam, de La Haye, de Paris. Nous sommes le corps de réserve d’Apollon, la gendarmerie de Minerve, les mousquetaires de Mercure, les dragons de Melpomène,…9

 

le Régiment de la calotte. »

 

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Michel-Richard Delalande : Les Folies de Cardenio : Air des Combattants

 

 

 

 

 

  1.      « Eloge funèbre du Sieur de Torsac. »(Texte issu des « séances des Etats calottins »).
  2.      « Oraison funèbre du général Aimon 1er. »(Texte issu des « séances des Etats calottins ».)
  3.      « Oraison funèbre du général Aimon 1er. »(Texte issu des « séances des Etats calottins ».)
  4.      Une des devises du régiment de la Calotte
  5.      Bosc du Bouchet : « Le Conseil de Momus et la revue de son Régiment »
  6.      Bosc du Bouchet : « La journée calottine ».
  7.      « Compliment du Sieur de Saint-Martin au Roi de la part du Régiment de la calotte » («  les Nouvelles calottines. »)
  8.      Voltaire concernant l’affaire Sémiramis
  9.      Guyot Desfontaines : « Dialogue du Parnasse ».

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