Jean-Sébastien Bach « Magnificat », par John Eliot Gardiner, l’orchestre « The English Baroque Soloists » et le « Monteverdi Choir ».

Comme au commencement ou « La vision du vide ».

Marguerite Yourcenar

Reims

La tête dans les étoiles…

Comme une nuit sans lune lorsque nos regards se posent sur celles qui brillent de feux perpétuels, comme l’immuable solitaire des bergers, non moins fixée là dans une pareille solitude, il en va de certaines perfections que nous ne saurions toucher qu’avec les yeux.

Cet astre qui nous surplombe de sa rotondité, nous le distinguons parfois du nom de Musique. Le geste malin de la vulgarité n’en atteint pas même son ombre. Et il ne le doit pas.

Cet accomplissement semble pour l’auditeur d’une éclatante évidence lorsqu’il peut entendre la performance de John Eliot Gardiner et de son ensemble « The English Baroque Soloists » accompagné par le puissant chœur du « Monteverdi Choir ». Il n’est ici pas seulement question de perfection musicale, mais bien d’un rêve qui ne s’arrête qu’à la dernière note.

Que Jean-Sébastien Bach ai composé, tout comme sa « Messe en Si », une œuvre au verbe latin, nous montre une nouvelle fois que les clivages dogmatiques formés à travers les siècles ne sont pour lui que pure affaire de langage. Il nous parle comme le croyant qui cite la Parole dans son essence et sa sonorité essentielle, dans l’humble recueillement d’une prière universelle.

Ce « Magnificat » de Jean-Sébastien Bach, grand chef d’œuvre de la musique occidentale, demande une diction parfaite dans les parties chorales, une orchestration opulente, sans accroc et donc sans égal. Honneur au « Monteverdi Choir » qui comme un architecte gothique construit cette cathédrale.

La force de cet enregistrement provient aussi d’une prise de son impeccable et capable de déceler la moindre des parties. Les appels du croyant semblent émerger de profondeurs infinies. L’émotion déborde de partout et beaucoup s’en faut que nous ne pensions entendre un jour une nouvelle fois pareil monument. Gardiner l’a démontré à nouveau, il dépose cette œuvre au panthéon des interprétations du siècle, et qui sait, peut-être même des siècles.

Qui n’a entendu ou ne possède cet enregistrement ne peut connaître toute l’étendue du génie de Bach. Comment peut-on se lever matin sans espoir d’entendre à nouveau cette divine offrande ?

Avant d’arriver devant le grand vide de la non-existence, il faut évidemment avoir passé sous les colonnes de marbre de ce Parthénon musical…

En passant par cette évidence qui semble nous submerger lorsque des volutes introductives de l’orchestre s’élève d’un bloc la masse chorale aux paroles du « Magnificat »,

« Magnificat anima mea Dominum »

« Mon âme exalte le Seigneur ! »

 

Par cet humble et émouvant appel du croyant qui émerge de l’exultation, « Et exsultavit » comme une retombée de comète,

« Et exsultavit spiritus meus in Deo

salutari meo »

« Et mon esprit se réjouit en Dieu,

mon Sauveur »

 

Aux détours de la poignante douceur du « Quia respexit », porté par un air incroyable du hautbois d’amour,

« Quia respexit humilitatem ancillae suae.

Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes »

« Car il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante,

Et voici que désormais on me dira bienheureuse de génération en génération. »

 

En passant par le « Sicut locutus », choral d’une profondeur inouïe, à la construction monumentale, qui se développe comme une grande voûte sous les arceaux d’un vaisseau religieux,

« Sicut locutus est ad patres nostros,

Abraham et semini ejus in saecula. »

« Comme il l’avait dit à nos pères, envers

Abraham et sa postérité pour toujours. »

 

Et enfin, se terminant par l’hymne superbe de la vierge après l’Annonciation « Gloria Patri, gloria Filio, gloria et Spiritui Sancto ! »,

« Gloria Patri, gloria Filio,

gloria et Spiritui Sancto !

Sicut erat in principio

et nunc et semper

et in saecula saeculorum.

Amen. »

« Gloire au Père, gloire au Fils,

et gloire au Saint-Esprit.

Comme au commencement,

et maintenant, et toujours

et pour l’éternité.

Amen. »

 

Ici m’imaginai-je alors, commence la mer et ses grands battements infinis, aux insondables profondeurs.

Et dans le grand silence qui suit cet « Amen », il nous faudrait apprendre à n’être plus rien. Il en va de cette vison du vide comme un splendide retrait du monde après la douce tempête de nos existences.

 

9 réflexions sur “Jean-Sébastien Bach « Magnificat », par John Eliot Gardiner, l’orchestre « The English Baroque Soloists » et le « Monteverdi Choir ».

  1. Miss Licorne dit :

    Votre texte nous attire irrésistiblement dans les filets de Bach, ces enregistrements divins referment le rets. Merci.

    • Clément Chevalier dit :

      Merci pour ce beau commentaire.
      Il est vrai qu’il semble difficile de traduire par les mots ce que l’on ne peut que ressentir par le cœur. La tâche est d’autant plus ardue qu’il en va d’une subjectivité pouvant être critiquable, chacun se réservant le droit d’y apposer son propre ressenti.
      Cet enregistrement, est à mon sens donc, le seul possédant la grandeur qui sied parfaitement à cette oeuvre.
      Car la musique baroque est porteuse de tout cela : grandeur, raffinement et élégance… tout un programme ! 😉

  2. Un admirateur secret de la DGER dit :

    Bonjour,

    Je souhaitais savoir si ces extraits musicaux étaient disponible sur l’ENT?

    Merci

    Un admirateur secret de la DGER

    • Clément Chevalier dit :

      Bonjour,
      et merci pour votre commentaire.
      Je pensais y afficher l’article sur le régiment de la Calotte, le thème touchant de près, et pour autant qu’il ne siérait pas à tous, à l’institution…
      Qu’en pensez-vous ?
      Merci.

  3. Miss Licorne dit :

    Amen ^_^

  4. NELLY dit :

    Votre texte est fort beau qui vient étoiler cette ineffable musique ! … et m’a renvoyé à propos du « vide » à ce poème écrit il y a quelques années, un soir de désespoir, un poème sombre mais qui pourtant appelle la lumière.

    « Sur les chemins battus de mon insuffisance,
    Où pourrais-je bien aller ?
    Sur les chemins convenus de ma défaite,
    Quelle rivière pourrais-je traverser ?
    Où est le fleuve tant espéré ?
    Et l’océan, n’en parlons plus.

    Néant, néant vers les étoiles !

    Quelle est la signification du vide ?
    Qu’apporte-t-il à la matière ?
    Faut-il qu’elle le désespère
    Pour qu’il s’en aille au-delà
    Dans les chemins lactés du soir
    Vers la noirceur d’une autre vie ! »

    Ainsi, le néant permet-il l’acte créateur, envers et contre tout, car à bien y regarder, le vide n’existe que pour s’emplir de la Création …. et la musique de Bach, ici manifestée, est bien là pour nous en convaincre.

    • Clément Chevalier dit :

      Votre commentaire embellit splendidement cet article… Êtes-vous l’auteur de ce poème ?
      Merci.

      • NELLY dit :

        Merci à vous, Clément …. oui, je suis l’auteur ….. c’était le 28 août 2001, mais il y a eu d’autres poèmes, avant, après, et depuis toujours la poésie m’accompagne ; elle est le premier art que j’ai pratiqué, même avant la musique, mais n’est-elle pas musique elle-même et l’essence de toute chose ? … Il faut beaucoup de témérité pour tenter d’écrire un poème et je suis bien consciente de mes limites … mais tant pis, j’ose, … il faut bien « tenter de vivre » !

        • Clément Chevalier dit :

          Et j’ose dire que ce poème, comme certainement bien d’autres, est magnifique… à plus d’un titre.
          Blaise Cendrars écrivait : La poésie « ne peut naître dans dans un cœur désespéré. Il faut avoir beaucoup vécu, et aimer encore le monde. »
          Comme ce « vide » qui ne se conçoit que sous les feux de l’existence, car c’est avec sa main brûlée que l’on peut écrire sur la nature des flammes.
          La musique que je propose ici, bien des soirs m’a permis dans une solitude forcée, de lever un regard vers le ciel et de comprendre que toute la beauté de l’existence ne se concevait que dans notre capacité à nous en remettre, sans souci d’orgueil et de repli, à ce grand battement du ciel, implacable et infini.

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