Jean-Philippe Rameau : la « Danse des Sauvages »

« Comment moi, Jean-Philippe Rameau, je composais la Danse des Sauvages »


 

« Je n’ai pas la prétention de m’ériger en défenseur ardent de la modernité, surtout si celle-ci se drape d’un dogme seulement religieux. N’est-il pas possible que la Raison ne permette à ceux-là même qui en font usage jusque sous les vénérables arches des lieux sacrés, n’est-il pas possible qu’ils reconsidèrent sous une autre lumière les feux dont ils arguent facilement les tenir seuls d’un dieu ? Doit-on souffrir que la bête humaine et brute se drape d’un dogme propre à ne soumettre que ses semblables ? Ce que mes contemporains nomment progrès, jamais ne m’avait paru aussi malséant que devant le spectacle des vaisseaux débarquant dans les ports leur cargaison d’hommes et de femmes,  achetés à vil prix dans les contrées lointaines de Louisiane, et sujet aux railleries de la populace, bénis par des sortes de défroqués plus en habitude de manier la bouteille que le ciboire des croyants.

Certains de ces malheureux étaient conduits à Paris pour la comédie de nos italiens, qui non content d’avoir déjà beaucoup de succès, s’enorgueillissaient encore de ce spectacle nouveau. Dans les premiers temps, de ma province il m’avait paru insensé de poser les yeux sur ces terribles démonstrations, mais de retour à Paris, loin d’en avoir communément admis le principe autant que la manière,  je cédais finalement à mes penchants de naturaliste en me comptant parmi la foule des spectateurs.

 

 

J.P. Rameau : Nouvelle Suite de pièces de clavecin, Suite en Sol : « Les Sauvages » (Jean Rondeau)

 

Quelle étrange fête que celle de ces indigènes environnés de lustres et de lumières, enfants perdus sous les entrelacs de la Comédie italienne. Deux hommes emplumés de pourpre et de jaune se convulsaient au son d’un petit tambour tandis qu’un quatrième, la mine patibulaire et la lance dressée comme à la chasse ou la guerre, marchait en rythme vers la foule intimidée. Quelques mois plus-tard, je pressais pour le théâtre de la foire Saint-Germain la composition d’un petit acte théâtral qui contenait une danse de ces sauvages. Je fis autant que je le pus montre d’un réalisme saisissant en me figurant une cérémonie de nos cannibales des Amériques évoluant sous l’immense chevelure d’une forêt perdue. Je n’y mis point tant d’intérêt que la raison ne m’y força, et je dois admettre que la première involontaire contemplation que j’en fis, se trouva enhardie par le spectacle entrevu à la Comédie. Cette observation de ces faces d’hommes rougies de différentes peinture et de la manière la plus effrayante qui soit, resta gravé pendant longtemps dans mon esprit.

 

 

M’avait-il plu de reconnaître déjà dans l’harmonie la plus simple le succès des jours à venir ? Il s’en fut tant que l’on attacha à ma personne la paternité de la composition, ce qui provoqua l’hilarité de mon cher Piron. Cependant, cette Danse des Sauvages n’était que le fruit d’humbles observations ainsi que de  la relecture d’un manuscrit présentant toutes les sortes d’harmonie que l’on pouvait trouver en ces lointaines contrées. Je fus surpris par l’exacte description que l’auteur avait faite de la manière qu’ont les sauvages de pratiquer la danse ou le chant. J’y adjoignis pour le clavecin mon maigre savoir et tirai de ces couplets bigarrés une noble et âpre musique orchestrale, qui fut reçue fort heureusement sur la scène de l’opéra quelques années plus-tard. »

 

J.P. Rameau : Les Indes Galantes, « Air pour les Sauvages«  (Franz Brüggen, Orchestre du XVIIIème siècle).

 

 

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