Compositeur et forte tête : André Campra, matelot de sa majesté !

André Campra : SinfoniaLe Carnaval de Venise

 

1688, Royaume de France

Ligue d’Augsbourg. Il est fort à parier que pas un seul marin ni fantassin n’a encore entendu parler de la vénérable assemblée, portée à la guerre depuis plusieurs semaines. La toute-puissance du royaume de France ainsi que sa tentative de soumettre les récalcitrants en menant des guerres préventives ou de conquêtes, est la cause de cette nouvelle course à l’armement. On s’arme donc, on recrute, on construit des navires, en outre l’on prépare ce qui n’est pour l’heure qu’une habituelle guerre de course, avec son habituel lot de combats et de naufrages en tous genres, en véritable guerre ouverte, avec son autres lot de batailles terrestres et navales, de sièges, etc.

 

 

Dans les arsenaux, les amiraux et chefs d’escadres administrent mathématiquement les hommes et le matériel, puisque la routinière action des corsaires leurs permettent de ne pas encore fouler trop gravement le pont des bâtiments de sa majesté. L’action de gloire n’était pas à la merci de n’importe lequel d’entre eux, et même Tourville dû s’y prendre à plusieurs fois pour arraisonner ou détruire deux forts convois anglo-hollandais qui s’étaient perdus au large de la Bretagne, non sans s’être ardemment défendus.

 

1690

André Campra : MarcheIdoménée

Il est nécessaire de replacer dans leur contexte les évènements qui amenèrent l’action du mois de juillet de la même année. En effet, il sera plus aisé de comprendre le climat qui régnait dans les arsenaux et ports de sa majesté depuis 1688. Comme le peintre qui règle ses instruments de mesure avant de faire la moindre tâche de couleur sur sa toile, nous dessinerons en quelques mots la grave perspective qui se terminera le 10 juillet 1690 dans la Manche et en Irlande.

Le 10 juillet, donc, alors que l’affaire que nous allons conter était bien close, alors, dis-je, que la Ligue d’Augsbourg mène une guerre presque totale contre la France, les armées du roi, afin de replacer sur le trône le très chrétien Jacques II Stuart, évincé par l’arrivée tonitruante du hollandais et très protestant Guillaume d’Orange, fouleront glorieusement la terre anglaise mais seront contraintes de tourner les talons lors de la bataille de la Boyne. Les heures précédents cette splendide tentative d’invasion, l’amiral de Tourville s’était pourtant rendu maître de la Manche au combat du cap de Béveziers où avaient trouvé la mort un grand nombre d’hommes et d’officiers. L’un de ceux-ci se nommait le Chevalier de Juliard et avait été un grand pourvoyeur de marins et d’hommes de guerre aux heures tendues et fastes du recrutement (nous verrons pourquoi…). Ce débarquement sera donc un échec patent et l’on convoquera l’amiral de Tourville à Versailles.

 

 

Le nom de la Ligue d’Augsbourg avait par conséquent sérieusement pris le visage de Mars et comptait bien soumettre dans ses prétentions le grand Louis XIV : les arsenaux, on l’a vu, s’étaient donc réveillés, et les hommes de guerres, officiers et sous-officiers avaient repris l’allure vive des jours précédents les moments de bataille. Il avait donc fallu des hommes et du matériel en conséquence.

 

Janvier 1690

Charles Desmazures : MenuetsSuite en Do

Depuis le mois de janvier, M. de Tourville avait eu entre autres l’ordre d’armer une flotte à Toulon. Il y avait donc fort à faire puisque l’ordre fut transmis aux capitaines de vaisseaux d’aller par les villes et les campagnes de la région pour recruter et composer des équipages. Les levées étaient insuffisantes tant en quantité qu’en qualité et ces séances de recrutement se transformaient bien souvent en actions de force. D’ailleurs la gloire des armes de la France et de sa Majesté ne souffrait pas le refus…

 

 

Témoin cette lettre de M. de Pontchartrain à Louvois (7 mars 1691) : «Je vous envoye une information faite par Mr de La Bourdonnaye contre des officiers faisant des recrues en Poitou, qui ont fait plusieurs violences pour enroller des soldats; il faut qu’il me l’ayt adressée par mégarde. » (Bibl. Imp., Ms. Clairambault 558.) Mais le Roi n’était point obéi ; en ces occasions il l’était bien rarement.

 

Janvier 1690, Toulouse

André Campra : Air des Masques chinoisLe Carnaval de Venise

Un maître de musique nommé André Campra, sillonne les rues qui encerclent la cathédrale Saint-Etienne de Toulouse. Arrivé de la cathédrale Saint-Sauveur d’Aix-en-Provence puis de Toulon, ainsi que de Montpellier, celui qui entrera en 1694 au service de la prestigieuse cathédrale Notre-Dame de Paris puis remplira des offices non moins importantes au service de la famille royale jusqu’à sa mort, n’est pas un petit musicien. Ses œuvres sont jouées quotidiennement et sont connues des plus grands de la région.

Dans le climat alarmant dont nous avons parlé en introduction, et qui se terminera par un autre climat encore plus alarmant, voici donc M. le Chevalier de Juliard, enseigne sur le vaisseau « le Sérieux », envoyé par M. le commandeur de Bellefontaine de la Malmaison à Toulouse, ville quoique fort éloignée de Toulon mais présentant l’avantage d’être un fameux vivier d’hommes de guerre et de marins.

On se doute de la manière qu’employaient les officiers pour raisonner les jeunes hommes et les constituer soldats. Au recrutement pur et simple qui avait lieu en ville sur quelque estrade hâtivement dressée, se déroulaient le soir dans les tavernes et autres lieux de boissons des scènes qui aujourd’hui nous paraissent cocasses. En effet, il était bien connu, et surtout plus aisé, de forcer une main affaiblie par les effets de l’alcool à venir apporter sa signature ou sa marque pour un enrôlement qui pouvait parfois se faire dès le lendemain. Nombreux furent ceux qui le soir s’endormaient dans les languissantes brumes de l’alcool et se réveillaient le lendemain sur le pont d’un navire du roi.

 

 

Ainsi, M. le Chevalier de Juliard rencontra André Campra dans un lieu que l’on ne connaît pas. Toujours est-il qu’il le trouva assez vigoureux pour lui faire sa proposition : « Moyennant une somme convenue, vous porteriez le mousquet sur le vaisseau de M. de la Malmaison, ou faire œuvre de matelot. Vous êtes grand et vigoureux, sur ma parole si vous convoitez la gloire des armes, ceci me semble être un bel engagement.»

Campra lui fit cette réponse : « Ecoutez Monsieur le Chevalier de Juliard, je décline votre offre car je ne me sens point porté à la vocation du métier des armes. Vous comprenez également que ma situation de compositeur au service de l’archevêque de Toulouse, Monseigneur Jean-Baptiste-Michel Colbert de Villacerf, est quelque peu enviable. A l’honneur de servir Sa Majesté sur un de ses glorieux navires, je préfère pour ainsi dire le modeste devoir de former pour les chants religieux les enfants de chœur de l’église métropolitaine. »

M. le Chevalier de Juliard avait accepté ce refus en se souvenant avoir aperçu la veille deux choristes d’âge suffisant et de belle taille. L’avantageuse position du compositeur lui permettrait peut-être de s’en faire un intermédiaire utile auprès d’eux : « Fort bien Mr Campra, je ne priverais pas Monseigneur l’archevêque d’un homme tel que vous. Cependant, et si je puis me permettre d’en faire état, vous possédez ce me semble dans votre assemblée de chanteurs, deux choristes plus grands, plus charpentés que les autres, et qui seraient de taille à manier la demi-pique ou le mousqueton. »

André Campra promit de s’en inquiéter : « Monsieur, je ferai en honnête homme tout ce que je pourrais pour obliger le roi, ainsi que ce brave M. de Tourville, M. de la Malmaison et vous-même.»

On ne sait si Campra fut un intermédiaire aussi zélé que ne le pensait le Chevalier de Juliard, d’autant plus que les célébrations religieuses demandaient un travail constant de la part du compositeur. Il fut donc contraint d’annoncer son échec auprès du digne recruteur.

Quelques jours plus tard, un exempt se présenta à Campra pour lui signifier qu’il devait se tenir prêt à partir pour Toulon. Il y était attendu sur le bâtiment « le Sérieux », où un maître des exercices militaires lui apprendrait le métier de mousquetaire.

 

André Campra : Second AirLe Carnaval de Venise

 

Campra écrivit au Chevalier de Juliard pour lui signifier non seulement son incompréhension mais pour affirmer que sa position ne changerai pas : « M. le Chevalier de Juliard, les termes que j’employais pour vous signifier mon refus étaient, je le crois, d’assez claire et fervente teneur. Je m’aperçois depuis plusieurs jours que vous ne fûtes pas le moins du monde enclin à les recevoir. Qu’il me soit permis de me récrier et de protester de la plus vigoureuse manière. Je ne quitterai point l’église Saint-Etienne, qui est aujourd’hui ma seconde patrie, que mon office m’y attache. Je n’entends certes pas laisser là l’épinette et le papier rayé du compositeur de musique pour les instruments honorables mais répugnants de la guerre maritime. »

M. de Juliard possédait cependant la science des garnisons militaires et sa réponse fut réglementaire : sur « ordre d’emprisonnement », Campra devait être arrêté et mis sous les verrous du sénéchal de Toulouse. Il y fut conduit, mais après plusieurs jours Monseigneur Jean-Baptiste-Michel Colbert de Villacerf, archevêque de Toulon, réclama son musicien. Fort heureusement, la réputation du compositeur auprès de cet influent homme d’église fit tourner l’affaire en sa faveur, et sans cela, il eût été bien et dûment emmené les fers aux mains jusqu’à Toulon. Les portes de la geôle s’ouvrirent donc, mais sur la cour d’une garnison et auprès d’un recruteur.

 

Février 1690

André Campra : Marche des GondoliersLe Carnaval de Venise

Les préparatifs de la campagne maritime battent leur plein. Les garnisons débordent de soldats et les bateaux de sa majesté se remplissent de ce petit peuple qui grouille sur les ponts et qui escalade les grandes et longues mâtures. Cependant, il était et il reste convenu que la marine du Roi Soleil, et malgré la magnificence de la construction navale et de ses gigantesques bâtiments, il était convenu, dis-je, qu’elle n’avait jamais obtenue les résultats escomptés. Les marines anglaises et hollandaises n’avaient pas d’aussi bons capitaines que l’amiral de Tourville ou Duguay-Trouin, mais comptaient sur ses formidables machines de guerre que constituaient ses matelots mis en ordre de bataille et prêts à donner efficacement du canon. Les affrontements précédents avaient fait apparaître des carences en effectifs, et l’on peut avancer que les enseignes et commandeurs ne s’arrêtaient devant rien pour y parer.

Le Chevalier de Juliard avait grand besoin de son soldat, et le 25 février 1690, sous la pression de l’archevêque, un juge ordonna que l’on démontre sous trois jours la véracité de l’engagement que Campra avait nié. Bien-entendu, le Chevalier ne put apporter de preuve satisfaisante et le 18 mars, le juge M. de la Moignon de Basville déclara nul le prétendu acte d’enrôlement.

Afin de parer à toute éventualité, et pour avoir l’assurance de garder son musicien, l’archevêque de Toulouse porta plainte auprès d’un autre juge, M. de Pontchartrain contre l’officier mal avisé qui poursuivait, malgré une sentence respectable, le musicien qui cependant était couvert par son manteau violet de prélat.

Le 29 mars, M. de la Moignon de Basville dût lui envoyer les pièces du curieux procès. On peut alors estimer que le Chevalier de Juliard avait la main non seulement exercée à ce type de contentieux, mais sous l’ombre de ces émoluments administratifs et judiciaires se cachait en fait une liberté de manœuvre qui n’était due qu’à leur nature épistolaire et confidentielle. Nous pouvons ajouter également que sa ténacité était toute militaire, et que pour emporter la décision les moyens lui importaient peu.

Juliard imagina alors cet incroyable roman : « Campra, libertin, a rendu mère une jeune fille abusée ; il a m’a déclaré qu’il lui fallait faire une campagne pour se soustraire au courroux des parents de sa victime, et m’a supplié de l’enrôler. Un homme, mon ami, a entendu la confession de Campra, et jure sur l’Evangile que je dis vrai. »

Le pauvre maître de musique s’effraya mais on ne crut pas à cette patente infamie. Campra fut enfin sorti des mains du recruteur et retourna à Toulouse.

D’ailleurs il ne fut que trop vengé des procédés indignes de M. de Juliard, car l’officier fut tué le 10 juillet 1690, au célèbre combat de Bevezier, qui fit tant d’honneur à l’Amiral de Tourville.

 

 

André Campra : Choeur « Chantez »Le Carnaval de Venise

 

 

 

La source ayant servi de guide à la rédaction de cet article est un extrait du Dictionnaire critique de biographie et d’histoire, écrit par Auguste Jal en 1872.

Ce dernier fait ainsi référence à ses propres recherches :
– Archives de la Marine du 16 avril 1690;
– Lettre de M. de La Moignon de Basville, Montpellier, 16 avril;
– lettre du ministre à M. de La Moignon, 7 mars;
– Requêtes de Campra;
– Lettre de M. de La Moignon, 18 mars;
– Dire de M. de Juliard, 12 avril ; affirmation sur les saints Evangiles de noble Gaudens la Forgue,      faisant profession de porter les armes, âgé de 23 ans. Cette dernière pièce est curieuse, et le  mensonge s’y lit à chaque ligne. »

N’EST PAS SALTIMBANQUE QUI VEUT

UNE PETITE HISTOIRE DES MÉNÉTRIERS SOUS LOUIS XIV

Le terme « Ménétrier », provient de « Ménestrandise », lui-même dérivé de « ménestrels ».

CRÉATION D’UNE PROFESSION

La ménestrandise fut créée en 1321 afin d’écarter de la musique tous les vagabonds de cet art, qui avaient du moins fait la réputation et l’image d’Epinal que nous avons du Moyen-Age.

La nature et la hauteur d’un mât se mesurant à la profondeur de son emplanture, cette image dégradante de l’art disparu donc au profit d’une hiérarchie implacable.
Ainsi, et après nomination par le roi de France, il n’est pas surprenant que l’on parle désormais de « Roi des violons », « Roi des flûtes », etc. pour couronner le succès et le talent d’un artiste réputé.

(Louis-Guillaume Pécour : « Passepieds« )

Autrefois vagabonde, donc, cette corporation devint propriétaire d’un certain nombre d’immeubles à Paris, comme ceux de la rue des Petits-Champs, de la rue Saint-Martin,  de la rue des Croissants, mais également d’une église, la bien-nommé Saint-Julien-des-Ménétriers (détruite durant la révolution française).

Se réservant le droit d’instruire et de former les musiciens selon un parcours de quatre années, la reconnaissance survenait après une audition soutenue en présence du roi lui-même ou de l’un de ses lieutenants.

 

LOUIS XIV

En 1647, les opéras italiens de Luigi Rossi triomphent à Paris.

(Luigi Rossi : « Occhi Belli » – 1645 –)

Tandis que la population se complaît à ces impressionnants spectacles, le jeune page Giovanni-Battista Lully assiste dans l’ombre à presque  toutes leurs répétitions.

Le compositeur, qu’il rencontre un jour sous les arches du Palais des Tuileries et qui connaît déjà sa réputation de jeune violoniste virtuose, le tance paternellement : « Vous ne devez pas vous contenter d’être un bon ménétrier.»

En 1659, malgré que les compositeurs et artistes remettent vertement en cause la question des nombreuses taxes et cotisations associatives qu’incombe la survivance de la corporation,  le roi en amoureux de musique la reconnaît officiellement. L’on joue alors des instruments dits « haut » (nobles), comme le violon, délaissant les instruments dits « bas » (vulgaires), comme la vielle par exemple.

(Michel De la Barre : « Canaries »)

Malgré ce climat de tensions, la corporation vise tous les autres instrumentistes, dont ceux de la cour. En effet, seul pouvait jouer en public celui qui payait une cotisation d’inscription à la Ménestrandise.

Jean-Baptiste Lully a 26 ans. Admirateur de la musique italienne de théâtre, d’église et de chambre, il n’en préfère pas moins les airs à danser des français, qu’il trouvaient plus vifs, plus gais, plus nobles et plus galants que ceux des violons italiens.

 

GUILLAUME DUMANOIR

Né en 1615 et neveu de Claude Dumanoir,  « Roi des violons », Guillaume joue dans l’orchestre des « Vingt-Quatre violons de la chambre du roi ». En 1657, et dans la cadre de la survivance de la charge de son oncle, Louis XIV le nomme à son tour « Roi des Violons, maîtres à danser et joueurs d’instruments tant hauts que bas ».
Il n’est pas nécessaire de revenir sur les qualités de danseur, quasi professionnelles de Louis XIV, et également sur la carrière du florentin Lully, devenu irremplaçable aux côtés du roi lors des divertissements et des ballets.

En 1657, en effet, la prodigieuse ascension de Baptise n’a encore pas rencontrée la grave et implacable ménestrandise, d’autant plus fière qu’elle fait danser son roi « à la française », au rythme de bourrées vives, nobles menuets, courantes aux allures aisées et d’airs amples et stylés, lorsque les Tuileries, le Palais-Royal ou le Louvre ne retentissent que des opéras italiens  de Luigi Rossi.

(Michel Mazuel – cousin de Molière – : « Bourrée » de la Suite en Sol majeur)

La chose est entendue : la danse sera l’apanage des français, l’opéra celui des italiens…

 

FIN D’UN MONOPOLE

En 1662, Jean-Baptiste a déjà composé de nombreux ballets pour les fêtes de la cour (Ballet de la Raillerie, Ballet de la Galanterie du Temps, Ballet de l’Impatience, Ballet Royal de la Nuit, Ballet d’Alcidiane, etc.), les italiens à Paris sont vieillissants et l’Ercole Amante de Cavalli n’y change rien : le jeune roi veut danser !

(Guillaume Dumanoir : « Allegro » de la Suite du Ballet de Stockholm)

Le florentin à lui seul ne permis donc pas à la corporation de prendre la place qu’elle était en droit de réclamer après le crépuscule de la musique italienne.  Ironiquement, ces deux antagonistes du paysage musical français vont sombrer tous deux.

Pourtant, la prise en main la Grande Bande en 1655 n’avait pas été de tout repos. En effet, l’orchestre, dirigé habituellement par Guillaume Dumanoir, jouait à l’ancienne mode, se passant de tablature, improvisant des traits et des broderies. Il fallait pour cela une très grande expérience. Mais il résultait de cela une réelle confusion, et l’air initial en se trouvant embelli mais alourdi par les ornementations multiples n’était plus audible.
Les italiens, après les terribles heurts de la Fronde, n’étaient plus en vogue et l’orchestre du roi n’acceptait pas de prêter obéissance à l’un d’eux. Se heurtant donc pour la première fois de sa carrière aux caprices des membres de la Ménestrandise, et après maints emportements et railleries, Lully fini par supplier le roi de lui accorder la permission de créer son propre orchestre, et qui jouerait selon son bon vouloir.

La création de l’Académie royale de Danse en 1662, fait définitivement vaciller les monopoles de la corporation des ménétriers, puisque les Académiciens qui la composent sont indépendants et tous grands danseurs.

Au mois d’avril, Guillaume Dumanoir, qui ne connaît que trop la signification d’un pareil établissement, dépose plainte au nom de la Ménestrandise pour s’y opposer formellement. Il rédige une pétition qui suscite des réactions diverses et détaillées de la part des académiciens parisiens.

Le procès intenté par Dumanoir est un échec. Il se venge en écrivant son libellé « Le mariage de la musique avec la danse, contenant la réponse au livre des treize prétendus académistes, touchant ces deux arts. »

En 1672 les suppliques  de Lully aboutirent et l’on rassembla à ses frais une vingtaine de jeunes violonistes qu’il nomma la bande des Petits violons. Leur réputation ne tarda pas à rencontrer celle de la Grande Bande puis à la surpasser.

(Jean-Baptiste Lully : « Air pour les Esclaves » – Divertissement de Chambord)

La jalousie fut de mise entre les deux ensembles, et Lully, qui put enfin associer musique et danse dans le cadre d’un art total et royal, indisposa fortement la ménestrandise qui voyait déjà d’un bien mauvais œil tous ces artistes indépendants qui ne s’acquittaient  pas de leurs droits auprès de leur institution qui, rappelons-le était vieille de trois-cent ans.

Les lettres patentes du roi autorisent Lully en 1672 à créer une Académie Royale de Musique, qui devient donc la propriété presqu’exclusive du compositeur et des Académiciens qui lui sont inféodés. La ménestrandise, comme unique entité musicale, apparaît de ce fait comme un archaïsme.

C’est une véritable « prise de pouvoir » comme le démontrent les deux textes ci-dessous.

Extrait du règlement de la corporation des Ménétriers (1659) :
« Aucune personne du royaume de France ou étrangère ne peut enseigner la musique, danser, se réunir de jour ou de nuit pour donner des sérénades ou jouer d’un instrument dans les mariages, les assemblées publiques ou ailleurs, ni, de manière générale, rien faire qui concerne l’exercice de  la musique, s’il n’est reconnu maître et approuvé par le roi et ses lieutenants, sous peine, la première fois, d’une amende avec saisie et vente des instruments, et punitions corporelles la seconde fois. »

Extraits de la lettre patente accordant à Lully le privilège sur l’opéra et le nommant directeur de l’Académie Royale de Musique (1672) :
« Défense à toute personne d’établir des opéras dans quelque lieux du Royaume que ce puisse être, sans la permission dudit sieur Lully. Défense aux Comédiens français et italiens, de se servir d’aucunes voix externes pour chanter dans leurs représentations, ni de plus de deux voix d’entr’eux ; Comme aussi d’avoir un plus grand nombre de Violons que six, ni de se servir d’aucuns danseurs dans leurs représentations. »

En 1674, à la suite des atermoiements judiciaires de Guillaume Dumanoir le jeune, fils de Guillaume, qui voulait obliger les professeurs à présenter leurs lettres de créances et à payer des taxes d’inscription à la corporation, le Conseil Royal publia un décret qui fit perdre le monopole de la Ménestrandise sur les activités des musiciens.

En 1682, après vingt années de luttes judiciaires, les maîtres de danse obtiennent le monopole de leur enseignement, sans rendre-compte  de quoi que ce soit à la corporation.

Malgré tout, en 1691, après dix années de procès multiples, Guillaume le jeune obtient que les membres de la Ménestrandise, toujours en concurrence avec les membres de l’Académie, puissent recevoir le titre de « Maestro » et donner des leçons de danse.

On essaye tant bien que mal de faire perdurer ce partage des responsabilités alors que  les antagonismes sont inconciliables. En effet, la « Déclaration du Roy, portant règlement pour les fonctions des Jurés syndics en titre d’Office de la Communauté des maîtres à danser, et joueurs d’instruments tant hauts que bas, hautbois de la ville et faubourgs de Paris« ,  met fin aux plaintes en promulguant l’interdiction de danser, tenir un spectacle sans être en possession du titre reconnu de Maître… exception faite aux treize membre de l’Académie royale de Danse, resté libres dans l’exercice de leur professions.
Guilaume Dumanoir démissionne au profit de quatre jurés.

(Jean-Baptiste Lully : « Sarabande » – Ballet des Plaisirs –)

La déposition d’une dernière plainte ne tarde pas, cette fois contre les enseignants de clavecin, les compositeurs et les organistes de la Chapelle Royale qui refusent de s’inscrire à la Ménestrandise.

Le paysage musical français ne peut plus laisser perdurer une institution qui pour les esprits cultivés est faite de jongleurs, de vielleux et de bouffons avec des singes dressés qui ignorent la musique et prétendent au paiement de taxes absurdes.
En 1693, un groupe de compositeurs, parmi lesquels se trouvent François Couperin, Nicolas Lebègue, Guillaume-Gabriel Nivers, Jean-Baptiste Buterne, tous grands compositeurs de la cour,  s’en remet directement au roi en présentant à louis XIV une lettre de protestation contre la corporation, l’accusant d’être trop restrictive à l’égard des libertés des musiciens.

Les procédures iront encore bon train jusqu’en 1695, date à laquelle une décision définitive de la cour s’exprime en faveur des compositeurs, des organistes et des professeurs de clavecin, et ce contre les jurés de la corporation.

En 1707, l’affaire revient aux oreilles du monarque qui décide de redimensionner les pouvoirs de la corporation.
Mais ici, la raillerie côtoie aussi l’hommage fait à l’antique institution puisque François Couperin se targue même de composer une suite satyrique pour clavecin intitulée « Les Fastes de la grande et ancienne Mxnxstrxndxsx » (caractères énigmatiques pour éviter d’être cité en justice).

(François Couperin : « Les Jongleurs, Sauteurs; et Saltimbanques: avec les Ours, et les Singes » – Les Fastes de la grande et ancienne Mxnxstrxndxsx –)

A ces véritables baladins, dont certains comme Dumanoir furent maître à danser d’un roi adolescent, succéda donc une entité purement académique, sous la férule non plus d’un « Roi des Violons », mais d’un organisateur des divertissements, compositeur et directeur enfin.

(Guillaume Dumanoir : « Libertas » – Suite en Fa majeur –)

La nuit avance, le jour viendra

Young_Bach2(Jean-Sébastien Bach, jeunesse)

Les 17ème et 18ème siècles sont des périodes riches en évènements politiques. Il nous suffit pour tenter d’en illustrer convenablement les faits sociaux et humains de puiser dans l’art musical contemporain du temps, la musique baroque.

En effet, l’ère de la musique dite « baroque » est alors à maturité et a donné à la postérité un bon nombre d’illustres compositeurs.
Le lien avec les faits de guerre ou de paix n’est donc pas fortuit, nous l’avons expliqué plus haut, mais dénoncer les horreurs de l’une en louant les bienfaits de l’autre grâce à la musique, nous aide à comprendre plus aisément les particularismes et les évolutions de cet art.
La musique de Jean-Sébastien Bach nous permettra d’illustrer nos propos de manière exemplaire.

La musique post-baroque est conventionnelle, propre à encadrer harmonieusement des scènes religieuses figées, où la peinture se suffit à elle-même dans l’illustration des émotions.

Vierge à l'enfant 1405(Vierge à l’enfant, école italienne, début du XVème siècle)

A partir du 17ème siècle, les canons de cette beauté immobile sont éclatés pour en mieux dépeindre le caractère humain. La seule harmonie ne s’accorde que trop peu avec les tourments de l’âme ; c’est ainsi que l’émoi, l’insatisfaction, l’agitation seront illustrés par des mouvements harmoniques et mélodiques tourmentés, brisés et désagrégés. L’art baroque est d’un expressionisme envahissant et excessif, il coule, se répand, vibre, tout comme l’architecture aux pierres et colonnes tourbillonnantes et torses. Le musicien réinvente donc la traduction des émotions.

Transverbération de Ste Thérèse, 17ème siècle(Transverbération de Sainte-Thérèse, Le Bernin, milieu du 17ème siècle)

Alors pour dépeindre les horreurs de la guerre ainsi que les bienfaits de la paix, la musique baroque apparaît comme idéale. Il s’agit d’émouvoir le cœur de l’homme.

L’exemple des cantates de Jean-Sébastien Bach est très représentatif. En effet, elles sont les jalons affectifs et dramatiques de sa vie.
La théologie grave et mathématique des luthériens donne naissance à des théories musicales typiquement allemandes au service d’un mouvement baroque traducteur des émotions. La religiosité n’en est donc pas exempte et devient presque théâtrale, dans le sens où le verbe se pare du mouvement.

Ainsi dans les cantates seront dépeints la guerre et la souffrance des hommes, la mort violente et injuste, mais aussi les moments de joie et les appels à la célébration divine.

 

Le Caravage(Le Caravage, fin du XVIème siècle, début du XVIIème siècle)

Triomphe d'Amphitrite(Le Triomphe d’Amphitrite, école française, 18ème siècle)

« La nuit est avancée, et le jour approche. Dépouillons-nous donc des œuvres des ténèbres et revêtons les armes de la lumière.»
(Epitre de Saint Paul apôtre aux Romains. Chapitre 13, Verset 11)

Nous affirmerons donc que ce texte se prête à l’interprétation « baroque » :
Coexistence du clair et de l’obscur, du raisonnable et de l’irrationnel, la « grandeur et la misère de l’homme » (Blaise Pascal). Thèse et antithèse sont présentes dans le texte lui-même : la nuit qui est avancée est une « œuvre » des ténèbres, tandis que le jour qui approche « s’arme » de lumière.

 


 

 

La nuit est avancée, œuvre des ténèbres

Sébastien Vrancx - Les horreurs de la guerre - début XVIIème - Hollande(Sébastien Vrancx, Les horreurs de la guerre, début XVIIème, Hollande)

« Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d’autres, à demi brûlées, criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.»
Voltaire – 1759

Cantate BWV 62 : « Nun komm, der Heiden Heiland », « Viens maintenant, sauveur des païens ! » (1724)

(Direction : John-Eliot Gardiner)

Bien que cet écrit de Luther ait été partiellement réécrit par un poète allemand inconnu du 18ème siècle, nous savons qu’en 1524 éclata une violente révolte des paysans en Allemagne du sud. Ils revendiquaient la réduction des impôts et du servage, ainsi que la souveraineté des Ecritures. La répression fut terrible.
Jean-Sébastien Bach dépeindra donc par la musique la violence de la guerre ainsi que les appels à l’intercession du Seigneur.

Architecture baroque s’il en est :
Le registre sombre des deux basses, la sévérité et la rigueur de la structure en chiasme et l’écriture canonique désignent la croix vers laquelle l’enfant est déjà en marche.
La description musicale de la croix est le fruit des deux voix qui contrepointent la mélodie du choral avec le hautbois (instrument guerrier), mais aussi de cette figure de rhétorique typiquement baroque que caractérise un croisement d’éléments instrumentaux.
La croix est pour Bach le symbole du salut, comme une acceptation de l’arrivée incessante de la mort, un appel au dépassement.
« Nun komm » ou la persistance de ce « maintenant », comme un appel immédiat à l’intercession divine au-devant des horreurs perpétrées par les hommes.

 


 

Le jour approche, arme de la lumière.

l'Aurore de Jean-Simon Berthélémy, milieu du XVIIIème - France(L’Aurore, Jean-Simon Berthélémy, milieu du XVIIIème, France)

« O Paix ! Source de tout bien,
Viens enrichir cette terre,
Et fais qu’il n’y reste rien
Des images de la guerre.

Accorde à nos longs désirs
De plus douces destinées ;
Ramène-nous les plaisirs,
Absents depuis tant d’années. »

Jean de La Fontaine, 1679

Cantate BWV 36 : « Schwingt freudig euch empor zu den erhabnen Sternen »,  « Elevez-vous avec allégresse vers les astres lointains » (1731)

(Direction: John-Eliot Gardiner)

Cet évangile est  consacré à l’ « entrée à Jérusalem », aussi l’ambiance de l’œuvre profane correspond-elle aux « cris jubilatoires du peuple ».
Jean-Sébastien Bach utilise une nouvelle fois le hautbois, instrument dit de « plein-air » et guerrier (cantate précédente), mais aussi de la célébration de dieu (certains anges ne jouent-ils pas du hautbois ?).
Selon la théorie musicale française du XVIIème siècle, cette école Versaillaise du règne de Louis XIV, le hautbois « sonne haut » dans les lieux du culte. Il est parfaitement adapté à cet appel des croyants qui transcende le ciel et s’élève jusqu’aux « astres lointains ».
La partie des sopranos est une allégorie de ces voix qui montent vers le dieu de paix.

 

Dyonisiaques

Jan Van Dalen - Bacchus(Jan Van Dalen : « Bacchus« , XVIIème siècle)

Jean-Philippe Rameau : Entrée des Suivants de Bacchus (le Temple de la Gloire, 1745)

« Que sous la treille
Le plaisir veille.
Tenant le flambeau de l’amour,
Bacchus sera le dieu du jour. »
(Morel de Chédeville, fin du XVIIIème siècle)

Du Temple de la guerre au Temple des Plaisirs, des rives du Gange au pieds d’un trône ceint par la vigne, Bacchus apparaît comme le prétendant de la flamme d’un amour libre de toutes contraintes ainsi que le champion des heureux délires de la fête.

Mais nous pouvons penser à raison que loin de chevaucher éternellement le tonneau des Danaïdes, celui que les philosophes grecs et romains chantèrent en leurs poèmes se serait dans la musique baroque heurté aux fiers autels d’une noblesse avide des gloires de la guerre.

Cependant, ayant glorieusement conquis les Indes avec une troupe d’hommes et de femmes armés de thyrses et revenant non moins auréolé des lauriers de la victoire, il se proclame heureux représentant de la paix des braves. S’arrêtant en Egypte pour enseigner l’agriculture et l’art d’extraire le miel, il planta la vigne et fut adoré pour cela.

Tommaso Salini - Bacchus(Tommaso Salini : « Bacchus« , XVIIème siècle)

Doublement donc la gloire lui est redevable, de s’être fait admirer par les plus grands dans la guerre comme dans la chaleur des bouquets de son vin.

Honneur au Dieu de l’ivresse, des débordements et de la nature !

J.P. Rameau : Air de Bacchus et ses Suivants « Que le Thyrse règne toujours » (Le Temple de la Gloire, 1745)

« O Bouteille,
Pleine toute
De mystères,
D’une oreille
Je t’écoute :
Ne diffère,
Et le mot profère
Auquel prend mon cœur
En la tant divine liqueur,
Qui est dedans tes flancs reclose,
Bacchus, qui fut d’Inde vainqueur,
Tient toute vérité enclose.
Vin tant divin, loin de toi est forclose
Toute mensonge et toute tromperie.
En joie soit l’aire de Noach close,
Lequel de toi nous fit la tempérie.
Sonne le beau mot, je t’en prie,
Qui me doit ôter de misère.
Ainsi ne se perde une goutte
De toi, soit blanche ou soit vermeille.
O Bouteille,
Pleine toute
De mystères,
D’une oreille
Je t’écoute :
Ne diffère. »
Rabelais : « La Dive bouteille », Cinquième Livre (XVIème siècle)

Carrache - Triomphe de Bacchus et d'Ariane(Annibale Carracci : « Le Triomphe de Bacchus« , XVIème siècle)

J.P. Rameau : Air pour les Suivants de Bacchus (Le Temple de la Gloire, 1745)

(Le choix de nos illustrations musicales s’est naturellement arrêté sur Jean-Philippe Rameau. Son œuvre, quoique souvent bouleversante de beauté, de tragique ou de grand, résonne aussi quelquefois du ton coquin qui sied à cet ancien compositeur des foires parisiennes. Mais peut-être est-ce tout simplement la langue de ce libre-penseur, contemporain du siècle des Lumières ?)

Le Régiment de la calotte ou les éclats fantasques des officiers du Grand Siècle.

Du Comte De Torsac,

Colonel du Régiment de la Calotte,

 

« De suffisance & de sottise humaine

Si la durée est à jamais certaine;

Ci-gît TORSAC, le digne Colonel

D’un Régiment fait pour être immortel. »1

 Armes_du_régiment_de_la_Calotte.

Lorsque les sources sont avares de renseignements, il faut bien convenir que l’anecdote est chose aisée pour expliquer tel ou tel fait. Ainsi en est-il du récit de la fondation de cette société de nobles rieurs, tous hurluberlus et savants voyageurs aériens, selon que l’on se place, si tant est qu’une police puisse un jour exercer celle du ridicule. Voici donc une sorte d’histoire très abrégée mais ô combien source d’inspiration pour qui voudra bien la lire, et pour ceux dont la verve d’esprit et la fantaisie ornent le front.  Hommage à la satire, à la saine déraison, à l’extravagance, hommage à l’esprit quelque peu décalé d’une aristocratie s’affirmant comme gardienne des rituels et savoirs du rire ainsi qu’un rempart contre la décadence et la vulgarité, voici

Le Régiment de la calotte

 http://www.lesbaroqueux.fr/wp-content/uploads/2014/05/Marche-du-Régiment-de-la-Calotte-François-André-Danican-Philidor.mp3

André Danican Philidor, dit l’Aîné (1652-1730) : Marche du Régiment de la calotte

Un jour de 1702, au sortir d’une réunion entre « honnestes gens », parmi lesquels  Philippe Emmanuel de La Place, comte de Torsac et Colonel des Carabiniers, Étienne Isidore Théophile Aymon, Porte-manteau du Roy et le Sieur de Saint-Martin, Mousquetaire, ainsi que plusieurs autres officiers, tous beaux esprits de la cour, il fut une plaisante boutade destinée à un l’un d’eux souffrant d’une atroce migraine : « Pour que l’on ne souffre plus de vos spasmes et afin de soulager votre chef, veuillez s’il vous plaît placer au-dessus de votre crâne une calotte de plomb. Elle vous rendra mine fière et pas plus léger ! »

Que l’on ne se méprenne point, la digne assemblée en décidant d’apposer imaginairement une chape de plomb sur la tête de l’extravagant, symbole et révélateur de douce folie ainsi que remède contre l’esprit qui s’évapore, s’arroge le noble droit de se faire dénonciatrice d’une société décadente où renouveau de la culture nobiliaire rimerait avec un retour du « beau rire », de cette saine déraison aristocratique aux contours épurés, aux rituels et savoirs renouvelés.

img-23 (3)

La chose est alors entendue : une personne ayant souillé les règles de la bienséance ou de la politesse lors d’un repas ou dans une compagnie des plus élégante, et provenant ou non d’une condition particulière, se voyait remettre ce qui pourrait s’apparenter à une Lettre Patente (cet acte législatif, ce texte par lequel le roi rend public et opposable à tous un droit, un état, un statut ou un privilège), un Brevet  signé et scellé du sceau de la Calotte qui faisait acte d’enrôlement dans le Régiment.

 Ce badinage raffiné et poli devînt donc très utile pour la correction des mœurs, chacun observant en tous lieux une saine bienséance, mais pour former aussi la jeunesse à la politesse et à la modestie.

« Le degré de politesse et de lumière auquel les Français étaient parvenus, joint au goût dominant de cette nation pour les nouveautés, demandait quelque chose qui ne ressemblât à rien de tout ce qui avait paru de grossier et de dégoûtant. Quel heureux moment ! Quelle favorable conjoncture pour la création du Régiment de la calotte ! »2

Guillaume Dumanoir (1615-1697): Suite du ballet de Stockholm – Double

 

 ♠

 

Une réaction culturelle

Aristocrates militaires

50514-1

André Danican Philidor, dit l’Aîné : Marche Française

« Issu de la brillante troupe des mousquetaires du roi, Aimon a toujours combattu pour la gloire des armes, celle qui a paru la plus brillante. Il acquit, en ces duels particuliers qu’il eut de si grand nombre, la réputation de meilleure épée de son temps« 3

Les éclats badins et drolatiques qui ne font à eux seuls qu’un particularisme de plus dans les sociétés intellectuelles déjà existantes ne suffisent pas à expliquer l’engouement qui se mit à frapper certains autres esprits. Ce rire n’est pas seulement le fait des caprices invétérés d’une classe intellectuelle avide de divertissement, mais bien la somme de pensées aristocrates et militaires.

Ce reflet idéologique se meut bien distinctement parmi la masse grouillante des courtisans et des petits hommes de lettres. En effet, c’est par l’application d’une stricte hiérarchie et de règles propres que chacun doit œuvrer à la gloire, non seulement des armes du royaume de France, mais à celles de l’aristocratie. Car tirer son épée de belle façon  ne s’accompagne que de la promptitude à deviser, rire, et écrire. De Torsac semble ainsi ne pas avoir été avare de bravoure lorsque l’occasion s’en présentait « alliant de la plus irrésistible manière bravoure et comique », notamment lors du fameux siège de Douai.

art-guerre-bataille-seneffe-1674-big

André Danican Philidor, dit l’Aîné : Airs pour les hautbois et batteries de tambour faits au Siège de Namur en l’an 1692

Cette fonction militaire est établie dès la fondation puisque Isidore Aymon (Aimon ou Aymond), élu « généralissime » de la société en 1702, illustre porte-manteau du roi (cet emploi de haute domesticité), issu de l’aristocratie dauphinoise, Emmanuel, comte de Torsac, colonel des Carabiniers, « fort chatouilleux  sur sa noble délicatesse », et le sieur de Saint-Martin, capitaine des Mousquetaires fondent et instaurent  les lois dudit régiment. Louis XIV ayant été informé de la création de cette plaisante milice, demanda un jour au sieur Aymon s’il ne ferait jamais défiler son régiment devant lui : « Sire, répondit le général des Calottins, il ne se trouverait personne pour le voir passer ! »

Les frasques gloutonnes et littéraires de ces différents personnages, relatées dans de joyeuses chroniques,  font état de l’existence des officiers calottins.
Il ne m’est ici permis de n’en dresser qu’une liste assez restreinte, car comme énoncé plus haut, les sources sont parfois assez avares de renseignements. En effet, d’autres illustres inconnus, mus eux-aussi par un haut honneur militaire et nobiliaire, en furent à n’en point douter les dignes représentants.

Jean de Baradat, Armand de Caumia-Baillenx, Pierre de Camou-Lagarde, Jacques de Terride, Armand de Mont-Réal, Alexis de Haraneder, tous membres de l’une des deux compagnies de Mousquetaires du Roi et placés sous la protection de leurs capitaines Jean de Garde d’Agoult jusqu’en 1716, Joseph de Montesquiou jusqu’en 1729, Louis de Bannes jusqu’en 1736, puis Jean de Montboissier –Canillac…

Réception_du_Grand_Condé_à_Versailles_(Jean-Léon_Gérôme,_1878)

André Danican Philidor, dit l’Aîné : Marche de Triomphe avec les trompettes et les timbales

Cérémonie et règlements

Il n’est ici pas encore question de faire allusion aux intellectuels qui donnèrent à la Calotte ses lettres de noblesse. Néanmoins, il faut pour expliquer certaines pratiques et règlements en dessiner grossièrement les contours :

Guillaume Dumanoir : Suite du ballet de Stockholm – Bransle

Le régiment de la Calotte produit un important corpus de brevets, de brochures et de comédies satiriques afin de créer  une machine propre à intervenir sur la scène littéraire, moyen incontournable pour appliquer cette réforme des mœurs  chère à ses fondateurs. Il fallut donc déterminer des rites propres où le rire deviendrait une pratique collective organisée en cérémonies précises. Il est ici question de l’identité profonde et de la sociabilité du Régiment parmi la foule choisie des fantaisistes.

venteebay250113015 (2)

Le manquement aux bienséances, au bon goût, à la logique et au bon sens, soit dans les paroles, soit dans les actions, se payait cher : les membres de la société de la Calotte envoyaient des brevets à tous ceux qu’ils croyaient dignes d’être enrôlés dans leur régiment. Aucun grade, aucune dignité, nulle position élevée n’était à l’abri des brevets satiriques de ces joyeux critiques. La tenue de « conseil », disposant de la liberté nécessaire pour délibérer, se clôturaient par la désignation de plusieurs lauréats. Ainsi, le Maréchal de Villars reçut un brevet pour avoir passé le Rhin audacieusement, le contrôleur général John Law pour avoir ruiné la France à l’aide de « brillants systèmes financiers », Monsieur d’Argenson, Garde des Sceaux, le Prince Eugène de Savoie. La cour bien-entendu frémissait de ne pas être en reste, chacun se sachant sous le regard amusé du Régiment.

Haut

En effet, Malheur au digne sujet qui n’honorerait pas l’invitation à se présenter au plus vite devant le conseil calottin. Héritée du caractère militaire qui fut la source de la création du Régiment, une milice calottine, les « dragons », avait alors l’amusante et cruelle tâche d’aller lire le brevet satirique,  jouer cette « Sarabande » sous les fenêtres d’un  adversaire retranché farouchement derrière ses prétentions et son mépris. Ainsi, longtemps menés par Saint-Martin, que nous connaissons, ils s’en allaient à travers les rues avec force de voix et de hurlements, grimés, maquillés aux couleurs du Régiment de la Calotte, afin d’attirer l’attention des spectateurs et autres badauds. L’incroyable charivari, patronné par le « dieu Pet » apparaît comme un aboutissement plus violent, un trait directement lancé à la face du récalcitrant.

Gauche

André Danican Philidor, dit l’Aîné : le Mariage de la grosse Cathos – Charivari

« Cui ridere regnare erat » 4
(« c’est régner que de savoir rire« ).

Ce monde calotin, pour autant qu’il ne soit pas dénué d’un certain sens de l’autodérision , ne pourrais se passer de ce que l’on pourrait nommer les « cérémonies du rire », ces assemblées, ces discours publics, mais surtout ces véritables mises en scène que sont les banquets et autres réceptions.

« Au Sénat, pinte de vin est nécessaire

Pour traiter une grande affaire

Quand tout le monde en avait bu

C’est icy le coup de partance…« 5

 

Le Régiment se transforme alors en société bachique. Il convient ici pour illustrer le propos de faire état d’un certain repas qui marquât les esprits sous la Régence : en mars 1718, l’abbé de Margon, Plantavit de la Pause, personnage excentrique, original et frondeur, un des principaux poètes calotins, consacre une forte somme pour rassembler tout ce que la marotte clique contient de beaux personnages afin d’organiser un repas pantagruélique.
Au-delà de certaines  fameuses intronisations, qui voyaient d’illustres personnages appelés à « siéger au conseil de Momus », la tenue de cérémonies confère à l’Assemblée un caractère communautaire et rituel.

 

Regard sur une cérémonie

Troy,_Jean-François_de_-_Troy_-_1734

Au palais de Momus, sous la gouverne d’un rayon de lune et la lumière circulaire des flambeaux, au-devant de plusieurs rangées de tables disposées en son centre, une ceinture de banquettes ferme la place et déroule devant nos yeux le théâtre de la mascarade : A notre droite s’élève l’estrade du tribunal de Momus tandis qu’à notre gauche, fièrement dans un coin se dresse la tribune aux harangues. Ici trône le royal siège de Saint-Martin, protecteur trublion, et malaisé de ne pas encore pouvoir rendre au généralissime les honneurs dus à son rang.

Chacun a pris place sur les banquettes et n’attend plus que l’arrivée des poètes Roy et Piron, l’un greffier de la Calotte et l’autre célèbre orateur. Les premiers à investir le lieu sont les étendards et guidons du Régiment, troupe colorée qui s’immobilise devant le pourtour des banquettes.

 Une porte s’ouvre et se referme, les visages se tournent, le général  entre dans la place tandis que l’assemblée se lève. De Torsac s’avance tenant la marotte en main, fièrement coiffé de la Calotte et s’installe pesamment sur le trône de Saint-Martin. Suivent les deux poètes qui viennent prendre place sur l’estrade de la tribune aux harangues. Le poète Roy ouvre les réjouissances en lisant lentement les statuts du corps. Les cuivres, fifres et tambours de la fanfare ferment ce premier discours puis s’ébranlent au milieu de la salle. De Torsac se lève, les étendards se forment en procession et défilent devant les illustres spectateurs.

Armes_du_Régiment_de_la_Calotte

Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Ballet de Xerxès – 2ème Air pour les Matelots jouant des trompettes marines3ème Air pour les Esclaves et Singes dansants.

Une fois que la chose est faite, le poète Piron se lance dans une superbe déclamation en vers, harangue toute la troupe en faisant l’éloge du généralissime. Après le simulacre d’un couronnement burlesque, le généralissime emmène derrière lui toute l’assemblée, sous les tourbillons de la musique et guidés par la marotte. Le « palais de Momus » devient alors le théâtre d’un beau charivari. Après ce grand remue-ménage, tout le monde s’installe à sa place pour admirer la cérémonie d’intronisation du nouveau candidat à la Calotte.

Il entre, tout ferré de rubans et de cordelettes, coiffé d’un bonnet à grelots afin de répondre devant le trône de Saint-Martin de ses faits, brillamment exposés par les brevets du poète Piron.

André Danican Philidor, dit l’Aîné : La Mascarade du Roy de la Chine – Entrée d’une Pagode

S’ouvre donc le scrutin, ou chacun a le loisir de piocher dans une cuve une balle blanche ou noire, selon que le candidat soit en mesure ou non d’accéder à la « marotte clique ». L’apparition d’une balle noire déclenche l’ire du généralissime ainsi qu’une séance de joyeuse torture intellectuelle appelée le « rire noir », véritable interrogatoire où le récalcitrant est assailli de questions concernant l’existence du régiment. La balle blanche signifie que le candidat est à même de remplir ses devoirs au sein de l’institution et déclenche le « rire blanc ».

48364-1

Michel-Richard Delalande (1657-1726) : Symphonies pour les Soupers du Roi : Gigue gracieuseAir légerChaconne

Enfin, alors que les tables s’ornent de différents mets de bouche ainsi que d’une incroyable profusion de rafraîchissements, la salle se lève afin de réciter en latin le « décalogue de la Calotte », « l’Hexalogue des calottins » puis les lois de l’institution, la « Jurisprudentia Calottinorum ».

 

 ♠

 

Rayonnement et influences

La littérature

huber (3)

« Ces poèmes étaient assaisonnés d’un sel délicat, sans mélange d’aucun fiel dont la violente amertume pût en corrompre le goût et le rendre insupportable. Le Régiment traita donc ces matières qui ne sont bagatelles qu’en apparence avec tant de noblesse et d’agrément qu’elles devinrent l’amusement de toute la cour qui ne retentissait alors d’autre chose. Il en voulait aux vices dont il fut l’exterminateur. »6

La question littéraire ne saurait se limiter à d’aimables flux de bouches, dispensés à souhait à la face des rieurs ou à celui des quidams de la cour. Certes les heureuses et saines velléités des beaux esprits sont les armes ultimes du Régiment,  champions tour à tour des armes du royaume ainsi que de la survivance d’une aristocratie éclairée contre les vents et les marées de la décadence et de la vulgarité. Mais on connait le vieil adage qui veut que les écrits restent pendant que les paroles s’effacent.

Joseph-Bodin de Boismortier (1689-1755) : 1ère sérénade : Entrée

La diffusion des lettres Patentes cache en fait un véritable monde intellectuel et souterrain, volontairement dans l’ombre car incompris et soumis au diktat de la littérature populaire. Le combat de la Calotte contre ces maux passe en effet par non seulement la diffusion d’écrits en tous genres, petits opéras, pamphlets et dictionnaires, mais aussi par le fait que Versailles soit un glorieux vivier de candidats potentiels. Ces écrits de la Calotte furent connus et lus par le roi lui-même, qui en fut pour le moins curieux. Des grands du royaume étaient de la partie et la marotte clique était connue de tous. Cela fut très certainement pris comme un jeu, qui ne plût néanmoins pas à certains, nous l’avons vu. Ces « récalcitrants » sont certes à la source de l’intervention des « dragons », mais nourrissent aussi la verve fantaisiste de l’illustre clique. C’est l’alliance entre une société nobiliaire et une société de lettrés qui est sans nul doute la condition première du rire calottin.

1op_com1

Ces auteurs s’identifient de plus en plus au long du 18ème siècle en se retrouvant  régulièrement dans les cafés proches de l’Opéra-comique afin de produire leurs écrits.
Réunis sous l’appellation des « rats calottins », ils se définissent bien volontiers comme vivant sous les hospices de la folie, se réclamant donc d’une forme autre mais supérieure de sagesse, d’honnêteté, de civilité, d’érudition et de bagatelle.

Joseph-Bodin de Boismortier : 1ère sérénade : Menuets

Ainsi, des auteurs comme Pierre Guyot-Desfontaines (« Lettres sur l’histoire des rats »),  Bosc du Bouchet (« La journée calottine »), le fameux Louis Fuzelier (« Momus fabuliste »), Alexis Piron (« L’origine des puces »), Gacon (« Discours satyrique »)… produisent des pièces à succès sur la scène de l’Opéra-Comique, mais s’amusent à étaler leurs aimables pitreries afin de contribuer au combat pour le redressement des mœurs. La centaine d’ouvrages satiriques qui émane de leur caboche forge une sorte de véritable contre-modèle de l’Académie française, chose instituée par ce « Dictionnaire néologique à l’usage des beaux esprits », sous la direction de l’abbé Desfontaines.

huber (2)

Il est entendu et non moins vrai que tout ce qu’entreprend la Calotte n’est fait que dans le but de débusquer le vulgaire, s’attirer les foudres des ignares, vanter un mérite qui n’est loué que trop peu, et attirer les regards d’une aristocratie qui serait  frappée dans sa conscience, mais il est aussi certain que la « clique des nobles rieurs » dérange.
Même la présence parmi elle du comte de Maurepas, célèbre ministre du Régent puis de louis XV ne suffit pas à rehausser la mauvaise réputation de ces satiristes.

 ♠

Déclin et disparition

Jean-Baptiste Lully : Ballet des Plaisirs : Gavotte

En se targuant d’être devenus les ambassadeurs du bon rire, mais aussi de la saine critique et du bel esprit, les calottins deviennent eux-mêmes les fossoyeurs de la Calotte. En effet, rire de tout est agréable lorsque le verbe est lumineux, et rire de soi-même apparaît comme une preuve de certaine intelligence. Alors il en va de ces rires comme des boulets de papiers lancés à la face de la belle société, tout comme ils sont tirés joyeusement au nez du Roi, de ses maîtresses, de la cour, de l’absolutisme et de ses déviances et là où on l’attendait, à l’encontre des chefs même de la Calotte.

Le cadre du début de la Régence, peu après la mort de Louis XIV, voit les textes s’orienter vers une sorte de revendication nobiliaire anti-absolutiste, dont de Torsac fera les frais. En effet, accusé de n’avoir pas respecté les « lois fondamentales de la Calotte », Aimon et Saint-Martin, co-fondateurs du Régiment, retiennent contre le généralissime « 333 chefs d’accusations » qui permettent de le déposer. Ces ambassadeurs de Momus convoqueront les « Etats Généraux de la Calotte », ouvert au « Champs de Mars » au printemps 1716, réunissant les représentants de toutes les provinces « sub-lunaires ». Après sept jours de débats, conversations, jugements et autres dîners, il est convenu par chacun que le vieux généralissime sera nommé « Ambassadeur de la Porte ottomane », manière de renvoyer ironiquement l’usurpateur à ses démons, ceux du despotisme oriental.

52371-1

Il convient de rappeler que cette impertinence à se moquer qui sied à cette liberté joviale inhérente au caractère français, permet d’honorer de ses Brevets, certes le roi nous l’avons vu, mais aussi la reine, les Princes de sang, les archevêques et les ministres. Il apparaît plus clair que la Lune reste un adversaire du Soleil…

Malgré ces signes de décadence interne, la Calotte, en 1731 à la mort d’Aimon,  voit le roi Louis XV en personne intervenir dans l’élection du troisième généralissime du Régiment. Mais la prière au roi ci-dessous ressemble à ces espoirs que le mourant dépose aux pieds de Dieu, à l’heure de la disparition.

« Apportons avec révérence
Aux pieds de Votre Majesté,
les cœurs les plus soumis de France.
Pour l’honneur du trône français
Supplions votre Majesté
De maintenir, par équité,
Notre ordre en tous ses droits d’aubaine. »7

Le contexte de crise politique et des importantes tensions littéraires ne suffisent pas à expliquer le déclin puis la disparition corps et bien de l’institution calottine. En effet, à partir de 1748 les poètes calottins ont la maladresse de s’en prendre à la marquise de Pompadour, illustre favorite et maîtresse du roi (« les poissonades »). Ainsi, de Brevets en Brevets ils dénoncent les origines roturières de cette Antoinette Poisson, anoblie par son mariage avec Lenormand d’Etioles. L’attaque calottine est justifiée mais la proie est de trop forte taille. Alliée d’illustres tragédiens ennemis de la Calotte, dont Crébillon et Voltaire, le roi n’entend pas laisser passer des textes qui s’illustrent par une satire des plus violente.


Voltaire, détail du visage (château de Ferney)

« Ces parodies satiriques ont été défendues à Paris pendant plusieurs années. Faut-il qu’on les renouvelle pour moi sous les yeux de votre Majesté. Elle ne souffre pas la médisance dans son Cabinet, l’autorisera-t-elle devant toute la cour ? »8

Cette véritable guerre qu’est l’affaire des coteries versaillaises verra le plus fervent et plus sûr soutient du Régiment, Maurepas, disparaître dans la bataille. Le jeu des alliances, si précieux pour la Calotte, se retourne contre elle et ne laisse que peu de chance à ses illustres représentants. Cette conjoncture politico-littéraire décide donc du sort de la Calotte et plonge ses auteurs dans une sorte de léthargie et de silence (« L’on craignait même que la nation n’eût perdu son caractère et les lettres leur bel esprit » Baron Grimm).

BON142043

En 1752 paraît ce qui semble être  l’ultime texte calottin connu, le « carillonnement général de la Calotte », par le vieux généralissime Saint-Martin. Ce petit opéra comique est assez proche de ce qu’a produit le poète Roy en compagnie du compositeur André Cardinal Destouches, le « Ballet des Eléments ».

André-Cardinal Destouches (1672-1749) : Ballet des Eléments :  Air pour les NéréïdesChaconne pour les Chevaliers romainsMusette

La Folie décide que plus un personnage n’a le mérite nécessaire pour siéger au conseil de Momus. On a beau chercher et fouiller dans les recoins du royaume, pas un ne semble prétendre à l’illustre assemblée. Pourtant, tout droit sorti des vaporeuses et superbes provinces lunaires, un Chevalier comique, noble esprit et de farouche et fervente aristocratie, admirateur de l’auteur Cyrano de Bergerac,  y est longtemps attendu. Symbole d’une noblesse d’âme qui ne se peut disparaître et qui œuvre toujours à la défense de l’esprit français contre les assauts de la médiocrité, de la vulgarité et de la décadence, il ne viendra jamais.

Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Zoroastre : Ballet

Ainsi disparait la Calotte, ainsi ont vécu les esprits de ceux qui se firent les courageux champions de la satire, de la saine déraison, de l’extravagance, de l’âme décalée d’une aristocratie s’affirmant comme gardienne des rituels et savoirs du rire, ce rempart contre les dérives du temps.

 

« Apprenez donc, s’exclame ainsi le calottin du « Dialogue du Parnasse » en s’adressant à la sentinelle du Palais des Muses, métaphore transparente de l’Académie française, que nous ne sommes pas des faquins, et que nous avons l’honneur d’être l’élite de ces aventuriers calottins qui depuis quelques années gratifient le public de leurs utiles productions. Oui, nous faisons la fortune des libraires, nous faisons seuls rouler les presses d’Amsterdam, de La Haye, de Paris. Nous sommes le corps de réserve d’Apollon, la gendarmerie de Minerve, les mousquetaires de Mercure, les dragons de Melpomène,…9

 

le Régiment de la calotte. »

 

Aymon_1er_par_Coypel_jeune

Michel-Richard Delalande : Les Folies de Cardenio : Air des Combattants

 

 

 

 

 

  1.      « Eloge funèbre du Sieur de Torsac. »(Texte issu des « séances des Etats calottins »).
  2.      « Oraison funèbre du général Aimon 1er. »(Texte issu des « séances des Etats calottins ».)
  3.      « Oraison funèbre du général Aimon 1er. »(Texte issu des « séances des Etats calottins ».)
  4.      Une des devises du régiment de la Calotte
  5.      Bosc du Bouchet : « Le Conseil de Momus et la revue de son Régiment »
  6.      Bosc du Bouchet : « La journée calottine ».
  7.      « Compliment du Sieur de Saint-Martin au Roi de la part du Régiment de la calotte » («  les Nouvelles calottines. »)
  8.      Voltaire concernant l’affaire Sémiramis
  9.      Guyot Desfontaines : « Dialogue du Parnasse ».

Splendeurs oubliées des jardins de Marly

Jean-Philippe RAMEAU
PYGMALION
« Ouverture »
Concert Royal orchestra
James Richman

Berger flûteur

Marbre

Antoine Coysevox

(1640-1720)

1961

1971

1981

Daphnée poursuivie par Apollon

Marbre

Guillaume Ier Coustou

(1677-1746)

2011

Les chevaux de Marly (ou « Chevaux retenus par les palefreniers »).

Marbre

Guillaume Coustou

2121

2131

2081

2111

Méléagre chassant un sanglier

Marbre

Nicolas Coustou

(1658-1733)

1911

1901

192

Méléagre chassant un cerf

Marbre

Nicolas Coustou

1931

1941

1951

Diane

Marbre

Antoine Coysevox

199

2001