Michel-Richard Delalande : « Jubilate Deo ». Ensemble vocal de Nantes, orchestre de la « Grande Ecurie et la Chambre du Roy », Paul Colleaux

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Jubilations matinales

Les matins d’apathie sont le dimanche, ce que les gestes d’un manchot sont à notre molle envergure. Indissociables de la brume qui recouvre parfois les journées de novembre ils sont les pauvres ornements de ce bien triste mois de mai.

Et malgré les vents du nord qui glacent nos chefs, je voudrais, moi, continuer à me réjouir !

« Jubilate Deo, Omnis terra : Servite Dominum in Laetitia ».

« Jubilez en Dieu, toute la terre : servez le Seigneur dans la joie. »

Ce premier verset, celui du psaume 99, qui est le verset de l’introït du premier dimanche après l’Epiphanie, insiste sur la joie que produit la Théophanie, sur l’universalité du salut qu’apporte le Verbe incarné, et sur sa Seigneurie universelle.

L’antienne de l’offertoire, disait le bienheureux cardinal Schuster, « est un vrai chef-d’œuvre musical. La luxuriante mélodie correspond à l’âge d’or de la Schola romaine, et l’on voit bien que le compositeur a voulu en goûter toute la saveur spirituelle, avec ces mélismes accumulés sur le jubilate Deo omnis terra, que l’on chante jusqu’à deux fois. »

Michel-Richard Delalande, compositeur génial des règnes de Louis XIV et Louis XV, dénommé le « Lully latin », successivement en poste à la Chapelle Royale puis à la Chambre du Roy, avait dès 1683 satisfait aux exigences du Monarque pour la tenue des différents offertoires versaillais. En effet, le genre du Motet avait ici pris toutes ses lettres de noblesse, dans la pompe et les puissants effectifs choraux. Il ne va pas sans dire que la renommée d’une telle musique touchait déjà toute l’Europe.

L’interprétation de l’ensemble vocal de Nantes et de la « Grande Ecurie et de la Chambre du Roy », dirigés par Paul Colleaux, est une belle leçon de musique sacrée française. Dès l’introduction orchestrale, nous sommes transportés dans cette fameuse chapelle royale, rutilante et superbe. Ici, le chef a su insuffler à son ensemble tout le charme de la musique de Delalande, où le contrepoint semble déborder partout, appuyé par des parties chorales brillantes et inventives. Et déjà, sous l’ombre de certaines sonorités, nous voyons poindre la musique des Lumières (voir l’article sur le grand Motet « Dominus regnavit » de Mondonville).

Voici donc une version qui nous donne l’envie, malgré les vents froids et la pluie qui voile l’horizon, de clamer le cœur léger « Jubilate Deo ! »

Jean-Sébastien Bach « Magnificat », par John Eliot Gardiner, l’orchestre « The English Baroque Soloists » et le « Monteverdi Choir ».

Comme au commencement ou « La vision du vide ».

Marguerite Yourcenar

Reims

La tête dans les étoiles…

Comme une nuit sans lune lorsque nos regards se posent sur celles qui brillent de feux perpétuels, comme l’immuable solitaire des bergers, non moins fixée là dans une pareille solitude, il en va de certaines perfections que nous ne saurions toucher qu’avec les yeux.

Cet astre qui nous surplombe de sa rotondité, nous le distinguons parfois du nom de Musique. Le geste malin de la vulgarité n’en atteint pas même son ombre. Et il ne le doit pas.

Cet accomplissement semble pour l’auditeur d’une éclatante évidence lorsqu’il peut entendre la performance de John Eliot Gardiner et de son ensemble « The English Baroque Soloists » accompagné par le puissant chœur du « Monteverdi Choir ». Il n’est ici pas seulement question de perfection musicale, mais bien d’un rêve qui ne s’arrête qu’à la dernière note.

Que Jean-Sébastien Bach ai composé, tout comme sa « Messe en Si », une œuvre au verbe latin, nous montre une nouvelle fois que les clivages dogmatiques formés à travers les siècles ne sont pour lui que pure affaire de langage. Il nous parle comme le croyant qui cite la Parole dans son essence et sa sonorité essentielle, dans l’humble recueillement d’une prière universelle.

Ce « Magnificat » de Jean-Sébastien Bach, grand chef d’œuvre de la musique occidentale, demande une diction parfaite dans les parties chorales, une orchestration opulente, sans accroc et donc sans égal. Honneur au « Monteverdi Choir » qui comme un architecte gothique construit cette cathédrale.

La force de cet enregistrement provient aussi d’une prise de son impeccable et capable de déceler la moindre des parties. Les appels du croyant semblent émerger de profondeurs infinies. L’émotion déborde de partout et beaucoup s’en faut que nous ne pensions entendre un jour une nouvelle fois pareil monument. Gardiner l’a démontré à nouveau, il dépose cette œuvre au panthéon des interprétations du siècle, et qui sait, peut-être même des siècles.

Qui n’a entendu ou ne possède cet enregistrement ne peut connaître toute l’étendue du génie de Bach. Comment peut-on se lever matin sans espoir d’entendre à nouveau cette divine offrande ?

Avant d’arriver devant le grand vide de la non-existence, il faut évidemment avoir passé sous les colonnes de marbre de ce Parthénon musical…

En passant par cette évidence qui semble nous submerger lorsque des volutes introductives de l’orchestre s’élève d’un bloc la masse chorale aux paroles du « Magnificat »,

« Magnificat anima mea Dominum »

« Mon âme exalte le Seigneur ! »

 

Par cet humble et émouvant appel du croyant qui émerge de l’exultation, « Et exsultavit » comme une retombée de comète,

« Et exsultavit spiritus meus in Deo

salutari meo »

« Et mon esprit se réjouit en Dieu,

mon Sauveur »

 

Aux détours de la poignante douceur du « Quia respexit », porté par un air incroyable du hautbois d’amour,

« Quia respexit humilitatem ancillae suae.

Ecce enim ex hoc beatam me dicent omnes generationes »

« Car il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante,

Et voici que désormais on me dira bienheureuse de génération en génération. »

 

En passant par le « Sicut locutus », choral d’une profondeur inouïe, à la construction monumentale, qui se développe comme une grande voûte sous les arceaux d’un vaisseau religieux,

« Sicut locutus est ad patres nostros,

Abraham et semini ejus in saecula. »

« Comme il l’avait dit à nos pères, envers

Abraham et sa postérité pour toujours. »

 

Et enfin, se terminant par l’hymne superbe de la vierge après l’Annonciation « Gloria Patri, gloria Filio, gloria et Spiritui Sancto ! »,

« Gloria Patri, gloria Filio,

gloria et Spiritui Sancto !

Sicut erat in principio

et nunc et semper

et in saecula saeculorum.

Amen. »

« Gloire au Père, gloire au Fils,

et gloire au Saint-Esprit.

Comme au commencement,

et maintenant, et toujours

et pour l’éternité.

Amen. »

 

Ici m’imaginai-je alors, commence la mer et ses grands battements infinis, aux insondables profondeurs.

Et dans le grand silence qui suit cet « Amen », il nous faudrait apprendre à n’être plus rien. Il en va de cette vison du vide comme un splendide retrait du monde après la douce tempête de nos existences.

 

« Dominus Regnavit » de Joseph Cassanéa de Mondonville par les « Arts Florissants »

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« Quand te viendra l’été

Le grand ouvert, le tôt levé

Portant le ciel comme étendard (…) »

Armel Guerne

Aux grandes saisons qui s’écoulent devant nos fenêtres, les renouveaux printaniers  ont des atouts qu’il convient de savourer. Et nous attendons dans l’impatience les jours de lumière qui nous ferons un ciel encore plus beau.

Dans la stupeur des choses encore endormies j’ouvre donc les vannes de la musique. Et j’opte dans cette attente, et non sans un réel plaisir, pour la haute architecture d’un Grand Motet de Mondonville. Genre qu’il sut porter au pinacle de la musique de son temps, dans les lumières du siècle des encyclopédistes, au son de cette mélopée progressiste et philosophale, et sous les feux du règne de Louis XV.

Qu’il s’agisse de cet impressionnant « Dominus Regnavit », ou d’un émouvant et fort apprécié « Venite Exultemus », c’est le cœur empli de ferveur et de clarté que nous savourons l’art de ce compositeur. Car son Motet s’élève tel un principe, comme un grand geste d’absolu, la révélation d’une vérité musicale, une inébranlable fondation pour les siècles à venir. La France baroque a fleuri dans cette œuvre sacrée.

Porté par la grande interprétation de William Christie, ainsi que d’un orchestre et d’un chœur des Arts Florissants que l’on ne présente plus, jamais telle musique n’a résonné avec autant de hauteur et de clarté, avec autant de charme et de saveur.

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« Dominus regnavit decorem indutus est ;

Indutus est dominus fortitudinem, et praecinxit se. »

« Le Seigneur a régné et a été revêtu de gloire et de majesté ;

Le Seigneur a été revêtu de force et s’est préparé pour un grand ouvrage »

Pour que nous vienne l’été, dans une grande illumination, portant cette musique comme étendard.

« Ouvertures et concertos » de Johann Friedrich Fasch par le « Tempesta di Mare Philadelphia Baroque Orchestra »

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Sain de corps…et d’esprit !

Entendu que ces premières circonvolutions me portèrent vers une lumière qui continue à m’éblouir, c’est l’œil pétillant que je me réinstalle confortablement dans une verve musicale plus modérée,  éveillant en moi l’envie de respirer différemment mais plus amplement les senteurs d’autres joyaux musicaux.

Sachant donc sur quel pied me dégourdir, c’est dans les grands et somptueux battements d’une ouverture de Johann Friedrich Fasch que je retrouve un peu de mon émotion première.

Ce musicien à l’allure sévère et non dénué de fierté germanique, contemporain de Georg Philip Telemann et de Jean-Sébastien Bach, respecté par eux, avait accompli une sorte de synthèse de la musique de son temps, avec le désavantage de se situer à une période charnière, la palette baroque se muant petit à petit en palette classique.

La parole me manque pour transmettre toutes la magnificence, toute la fierté que cette musique impose, et je ne peux que conseiller, non seulement l’intégrale de ses « ouvertures », inventives  et kaléidoscopiques, mais aussi l’interprétation plus qu’inspirée de l’orchestre « Tempesta di Mare », foisonnante, rutilante et profonde (car la musique de Fasch fait intervenir tout ce que l’orchestre de l’époque peut contenir d’instruments à vents et à cordes).

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Que l’on regarde un peu ce portrait, du noir et du blanc émergent un emperruqué aux allures de prussien, la mine haute, le nez sévère et sec, le visage saillant. Sa musique est identique : élégance à la prussienne, fierté mélodique, noblesse de la sonorité… Le grand art baroque trouve ici d’autres lettres de noblesse, une avenante touche de classicisme, une coloration qui embellit la moindre des parties orchestrale, une inventivité à toute épreuve…

Ce dépoussiérage revigore nos esprits embrumés et nos mines parfois déconfites.

En un mot, quelle musique !

Ouverture en ré majeur (première mondiale)

« Les caractères de la Danse » par Alfredo Bernardini et l’orchestre baroque « Harmony of Nations »

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Pour se redonner du moral !

Que n’y a-t-il pas de grands sermons sur la danse baroque pour redorer ses lettres de noblesse ?

Alfredo Bernardini, avec son orchestre de jeunes passionnés, venus des quatre coins du monde, nous offre un merveilleux voyage dans les strates du ballet baroque et fait mentir les critiques les plus acerbes qui voulaient que ce grand art royal soit devenu poussiéreux et désuet.

C’est qu’il en va de la passion de ce grand oboiste, de son élégante ferveur stylistique. Tout cela virevolte, se cisèle, s’approfondi puis s’illumine. Ils sont d’ailleurs nombreux au rendez-vous, de ces compositeurs européens, tous alors ambassadeurs du bon goût : Henry Purcell, Jean-Féry Rebel, Georg Philip Telemann…

Et l’on se prend à se lever pour sautiller dans sa chambre ou son salon, bien mal à l’aise de se savoir vulnérable aux regards environnants. Mais que peut m’en cuire de céder à te telles beautés ? L’élégance ne souffre pas de critiques, et cette musique est déjà un bon atout pour pouvoir lancer à celui qui nous aurait découvert : « Vois-tu, le front bas j’avais le geste mol et ballant, la verve d’un lémurien aux heures de la sieste qui ne sait que faire pour s’occuper. Les airs magnifiques que tu entends-là m’ont tiré de mes béatitudes, et tu le vois, grâce à elle je sais enfin sur quel pied danser ! »

Jean-Féry REBEL : Les Caractères de la Danse

Symphonie chorégraphique représentée pour la première fois à l’Académie royale de Musique de Paris. C’est un Ballet, une suite de danses comprenant : une courante, un menuet, une bourrée, une chaconne, une sarabande, une gigue, un rigaudon, un passepied, une loure et une musette. Marie-Anne de Camargo (peinte ci-dessus) et Marie Sallé, les deux grandes danseuses de l’époque, reprennent le rôle respectivement en 1726 et en 1729, en couple avec Antoine Bandieri de Laval.
Voltaire leur a dédié ce madrigal :

« Ah ! Camargo, que vous êtes brillante !
Mais que Sallé, grands dieux, est ravissante !
Que vos pas sont légers, et que les siens sont doux !
Elle est inimitable, et vous êtes nouvelle ;
Les Nymphes sautent comme vous,
Mais les Grâces dansent comme elle. »