Michel-Richard Delalande : « Dies Irae »

Anne-de-Bretagne

 

Généralités

Cette Séquence de la liturgie des funérailles,  « Prose des morts », au « Jour de colère (divine) », que l’on peut aisément qualifier d’apocalyptique, est originellement écrit en langue latine.
Le thème, nous l’aurons compris, est celui de la colère de Dieu au dernier jour (celui du Jugement Dernier). Le poème évoquant le retour (la Parousie) du Christ, au « son étonnant de la trompette » qui jettera les créatures au pied de son trône afin que tout acte soit jugé.
Mais c’est aussi, pour une bonne partie, le poème de la faiblesse de l’humain et du doute : « Quel protecteur vais-je implorer, quand le juste est à peine sûr ? » (Quem patronum rogaturus, cum vix justus sit securus ?). Et plus loin : « Rappelle-toi, Jésus très bon, c’est pour moi que tu es venu, ne me perds pas en ce jour-là » (Recordare, Jesu pie, quod sum causa tuæ viæ ; ne me perdas illa die).

Contexte

Si les cérémonies religieuses du règne de Louis XIV étaient sujettes à de nombreux et réjouissants évènements (mariages, victoires, etc.), la vie ne cours allait de même au gré d’évènements plus graves et emprunts de tristesse.
Le recueillement royal prend alors toute son importance dans la pompe et les draperies des funérailles.
Le mois d’avril 1690 en est la parfaite illustration.

marie_anne800px-Hyacinthe_Rigaud_-_Louis_de_France,_Dauphin_(1661-1711),_dit_le_Grand_Dauphin_-_Google_Art_Project

 

En épousant le dauphin de France (fils de Louis XIV) en 1668, Marie-Anne de Bavière s’était hissée au rang de future reine de France. A ce titre elle prit la titulature de Princesse de Bavière et de Dauphine. Elle avait reçu pour cela une éducation fort soignée. Mais son caractère effacé et discret ne lui permirent pas de se faire une place à la cour, et sa vie conjugale fut un échec. D’origine allemande et plutôt disgracieuse elle n’avait su jouer le rôle que l’on attendait d’elle, qui était celui d’une représentation totale de sa fonction. Les mœurs de Versailles étaient ainsi, et quiconque y dérogeait était mis de côté.

Le roi mandat même Madame de Maintenon afin qu’elle puisse pousser la jeune princesse à sortir de son isolement. En vain.
Sa nature fragile la rendait maladive et dépressive : « Ses maux empiraient par le chagrin d’être laide dans une cour où la beauté était nécessaire. » (Voltaire)
« Elle passait sa vie renfermée dans de petits cabinets derrière ses appartements, sans vue et sans air ; ce qui, joint à son humeur naturellement mélancolique, lui donna des vapeurs. Ces vapeurs, prises pour des maladies effectives, lui firent faire des remèdes violents ; et enfin ces remèdes, beaucoup plus que ses maux, lui donnèrent la mort, après qu’elle nous eut donné trois princes. » (Mme de Caylus, fille adoptive de Mme de Maintenon)

Marie_Anne_Victoire_de_Bavière,_dauphine_de_France

Le jeudi 20 avril 1690, donc, la princesse Marie-Anne de Bavière, dite Madame la Dauphine,  s’éteignait à Versailles après une agonie de plusieurs heures.
« (…) on vit bien qu’elle allait expirer. (…) Son agonie dura jusqu’à sept heures et demie. (…) Après sa mort, le Roi emmena Monseigneur chez lui, et lui dit : « Vous voyez ce que deviennent les grandeurs du monde, voilà ce qui nous attend vous et moi (1). »

Le mercredi 26 avril, après que le corps eut été « ouvert », on embauma son cœur que l’on emporta en grande procession jusqu’à la chapelle du Val-de-Grâce.
Le 1er mai, le corps de la Princesse fut emmené dans la basilique de Saint-Denis, au son des tambours. « Dans la marche, toutes les troupes portaient des flambeaux et des écharpes noires, les timbales couvertes de crêpes, les trompettes sonnant à la sourdine, et les armes renversées (2). »

(André-Danican Philidor, dit l’Aisné: Marche des pompes funèbres pour Madame la Dauphine)

btv1b8406751n(Cataphalque de Madame la Dauphine)

C’est le compositeur Michel-Richard Delalande qui fut mandaté pour composer la musique des funérailles. Celui que l’on nomma le « Lully latin » était depuis 1683 sous-maître de la Chapelle Royale de Versailles ainsi que Surintendant de la musique de la Chambre depuis 1689. Le roi était féru de ses œuvres sacrées comme celles composées pour les fêtes de la cour.
Le « Dies Irae » de l’année 1690 est son 31ème Grand Motet. La musique s’éleva à Saint-Denis après que le fameux abbé Fléchier (évêque de Nîmes) eut prononcé l’éloge funèbre : « On la vit renoncer insensiblement aux plaisirs, et se faire une solitude où elle pût se dérober à sa propre grandeur, et jouir d’une paix profonde au milieu d’une cour tumultueuse. »

delalande

Analyse succincte de l’œuvre

 

CHOEUR

Dies iræ, dies illa,

Solvet sæclum in favílla,

Teste David cum Sibýlla !
Quantus tremor est futúrus,

quando judex est ventúrus,

cuncta stricte discussúrus !
Tuba mirum spargens sonum

per sepúlcra regiónum,

coget omnes ante thronum.
Mors stupébit et Natúra,

cum resúrget creatúra,

judicánti responsúra.

Jour de colère, que ce jour-là

Où le monde sera réduit en cendres,

Selon les oracles de David et de la Sibylle.
Quelle terreur nous saisira

lorsque le Juge apparaîtra

pour tout juger avec rigueur !
Le son merveilleux de la trompette,

se répandant sur les tombeaux,

nous rassemblera au pied du trône.
La Mort, surprise, et la Nature

verront se lever tous les hommes

pour comparaître face au Juge.

 

RECIT ET AIR DE TAILLE

Liber scriptus proferétur,

in quo totum continétur,

unde Mundus judicétur.
Judex ergo cum sedébit,

quidquid latet apparébit,

nihil inúltum remanébit.
Quid sum miser tunc dictúrus ?

Quem patrónum rogatúrus,

cum vix justus sit secúrus ?
Rex treméndæ majestátis,

qui salvándos salvas gratis,

salva me, fons pietátis.

Le livre alors sera ouvert,

où tous nos actes sont inscrits ;

tout sera jugé d’après lui.
Lorsque le Juge siégera,

tous les secrets seront révélés

et rien ne restera impuni.
Dans ma détresse, que pourrais-je alors dire ?

Quel protecteur pourrai-je implorer ?

alors que le juste est à peine en sûreté…
Ô Roi d’une majesté redoutable,

toi qui sauves les élus par grâce,

sauve-moi, source d’amour.

On ne serait que peu surpris d’apprendre que la composition musicale à la cour de Versailles respectait les canons de la mise en espace royale, Louis XIV ayant lui-même choisi les plans selon son goût. Aussi pouvons-nous comprendre et apprécier cette œuvre de Delalande en la replaçant, certes dans le contexte des funérailles, mais également dans un art total, voulu et mettant en exergue la monarchie absolue à la française.
Certains musicologues conclurent donc que la structure de ce motet évoquait la belle et parfaite symétrie des jardins du Château de Versailles.

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En effet :

  1. Symphonie introduisant une élévation chorale en plain-chant
  2. Deuxième chœur.
  • Axe central formé par deux récits de solistes
  1. Quatre récits chantés par les solistes : le message porté par les paroles et la musique des funérailles doit tout son sens à cette partie.
  2. Elévation chorale puis trio final.

 

« En véritable architecte, il édifie de grandes constructions dont une écoute distraite ne permettra de percevoir que les éléments essentiels, grandeur, majesté, refus des concessions à la virtuosité gratuite. »
Catherine Massip.

Enfin, et nous reviendrons sur ce thème dans un article prochain, la perception de la mort n’était pas un tabou auquel il fallait ne pas déroger par respect pour le défunt. Celle-ci était mise en musique ainsi qu’en espace afin de la rendre allégorique dans son implacable. La notion du retour parmi la gloire du Christ était sujet à la rendre réaliste, une sorte de continuité naturelle de la vie. Peindre les joies humaines, mais aussi la terrible épreuve du deuil en la rendant perceptible dans sa beauté même, voilà la musique baroque à son apogée.

 

(Michel-Richard Delalande : Dies Irae – Symphonie, choeur et récit de la Basse)

Jour de colère,
Que ce jour-là !

 

(Michel-Richard Delalande : Dies Irae – Récit de la Basse-taille)

Le livre alors sera ouvert,
où tous nos actes sont inscrits…
Dans ma détresse, que pourrais-je alors dire ?

 

 

(1), (2) Journal du marquis de Dangeau, avril/mai 1690