Jean-Baptiste Lully : « Te Deum »

plafond Versailles chapelle

 

GENERALITES RELIGIEUSES SUR LE  TE DEUM 

Une légende de la fin du VIIIème siècle voudrait qu’il fût spontanément composé et chanté par trois saints la nuit du baptême de Saint Augustin.

L’hymne du « Te Deum » est généralement chanté aux Matines, après la proclamation de l’évangile dans les rites chrétiens occidentaux. Cet hymne est aussi chanté lors d’occasions festives ou de victoires militaires.

La composition du « Te Deum » connut en Europe une très grande vogue au XVIIème et XVIIIème siècle. Celui-ci prend alors une signification politique. En effet, il était systématiquement chanté lors de fêtes en l’honneur du souverain. Ainsi, après les victoires royales ce sont toutes les églises de France qui faisaient chanter ces louanges.

« Te deum laudamus,

Te Dominum confitemur.

Te aeternum Patrem,

Omnis terra veneratur »

 

« A Toi, Dieu, notre louange !

Nous t’acclamons : tu es  Seigneur !

A Toi, Père éternel,

L’hymne de l’univers. »

 

CONTEXTE DE COMPOSITION

C’est le 9 septembre 1677, en la Chapelle de la Sainte-Trinité à Fontainebleau, que Lully dirige son « Te Deum », composé alors pour le baptême de son fils aîné, en présence de Louis XIV, parrain de l’enfant. L’œuvre est à la mesure de l’évènement : en effet, chef d’œuvre d’architecture musicale, l’effectif est imposant et requiert l’intervention des trompettes et des timbales.

La réputation de cette création perdura de nombreuses années, puisque elle resta l’œuvre religieuse la plus jouée de son temps.  La royale louange accompagna avec éclat de nombreuses autres réjouissances : mariage princier, victoire militaire, guérison du roi (deuxième interprétation, le 31 août 1679 pour le mariage de Charles II d’Espagne et  Marie-Louise d’Orléans, toujours à Fontainebleau).

chapelle ste Trinité fontainebleau

(Chapelle de la Sainte-Trinité, Fontainebleau)

Cependant, plusieurs hypothèses concernent le contexte de sa composition :

Le 4 mai 1677, on avait déjà entendu au couvent des Célestins, à Paris, un « Te Deum en musique, de la composition du sieur Charpentier, à deux chœurs d’instruments et de voix », joué à l’instigation des secrétaires du roi.

Jean-Baptiste Lully participa à cette célébration, deux jours après, au même endroit sous instigation de ces mêmes secrétaires : il fit en effet entendre, pour une messe « les plus beaux morceaux de ses opéras, avec des timbales, trompettes et autres instruments »

Ici, en admettant que Charpentier fut son rival parisien, il apparaît cohérent de penser que Lully se mit à réfléchir à la composition d’un Te Deum demandant de plus grands effectifs.

De plus, 1677 est l’année de ses créations les plus somptueuses, composées pour un Monarque au faîte de sa gloire. La Tragédie d’Atys deviendra par exemple ce que l’on nomme encore « l’opéra du Roy » et Isis, avec son éclatant prologue, préfigure la nouvelle pompe religieuse des mois à venir.

Ainsi, le prélude de la « Symphonie » du Te Deum est composé dans ce style.

De la dizaine de représentations, l’histoire n’a retenu que celle de l’église des Feuillants de la rue Saint-Honoré, qui causa la mort du compositeur. On ne connaît pas précisément le contexte d’interprétation de cette fin d’année 1686, mais c’est en battant la mesure, qu’emporté par le zèle il se perça le pied avec le bout de sa canne (cette anecdote est sujette à controverses. La canne était l’apanage des maîtres à danser, les compositeurs se contentant de diriger les œuvres religieuses avec la simple partition dans les mains). Lully décéda de la gangrène le 22 mars 1687.

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(Couvent des Feuillants de la rue saint-Honoré, Paris)

ANALYSE SOMMAIRE DE L’ŒUVRE

« Toutes sortes d’instruments l’accompagnèrent, les timbales et les trompettes n’y furent point oubliées (…). Ce qu’on admira particulièrement, c’est que chaque couplet était de différente musique. Le Roy le trouva si beau qu’il voulut l’entendre plus d’une fois. » Le mercure Galant.

Il s’agit du premier Te Deum pour grand effectif : un petit chœur, un grand chœur, un orchestre avec trompettes et timbales. Cette partition peut être interprétée par différents effectifs vocaux et orchestraux : Au minimum il faut 5 solistes (2 dessus, haute-contre, taille, basse), un chœur à 5 voix (dessus, haute-contre, taille, basse-taille, basse), un orchestre à cordes avec 2 trompettes, et un orgue positif.

Le Mercure galant mentionne encore au moins « six-vingt (cent vingt) personnes qui chantaient ou jouaient des instruments (…). (Il fit aussi appel à) «des hautbois, des flûtes, des trompettes et des timbales ». Les Vingt-quatre violons du Roi, secondés par une seconde « bande » de cordes, ne furent pas oubliés.

Jean-Baptiste Lully adopte pour les parties chorales une forme en double-chœurs (traditionnelle en France depuis le début du XVIIe) :

  • un petit chœur comportant des voix de solistes, aux mélodies ornementées  (le petit chœur est plus équilibré, « réservant une meilleure place aux tessitures élevées ».
  • un grand chœur comportant de plus nombreux interprètes, aux contrepoints massifs (ce grand chœur est composé de cinq voix, avec un ensemble assez compact privilégiant les registres graves.
  • Les solistes sont au nombre de quatre : un Dessus, un Haute-contre, une Taille, une Basse.

L’œuvre prend donc un caractère guerrier et rutilant, les effectifs orchestraux doublant les parties chorales.

 

DIFFICULTES D’INTERPRETATION

La question concernant l’interprétation du Te deum demeura problématique. En effet, sans indication de tempo, comment rendre une copie fidèle aux représentations de l’époque ? Différents chefs s’y essayèrent donc, avec des tempos variés et plus ou moins réalistes. La vague baroqueuse a donné de bien belles versions, mais on se prend à s’enticher d’anciennes interprétations, un peu désuètes, mais tellement savoureuses.

Il convient ici de précéder une question qui posée ne me semblerait pas importune. En effet, la vague baroqueuse, chantre de l’authentique  et de la fidélité historique, en plus d’avoir préférée l’interprétation sur instruments « anciens », dans son souci d’absolu s’est entichée d’une prononciation du latin que l’on nommera «  à la française ».  En effet, la mode versaillaise voulait que cette vieille langue soit parlée avec un accent français. Souci d’indépendance d’un roi gonflé d’orgueil ? Particularité propre à la France ?

Prenons par exemple les paroles du « Te Deum » :

« Te Deum Laudamus »

La prononciation latine est comme suit : « Te Deoum Laudamous ».

Un chanteur baroque actuel prononcerait : « Te De-eum Laudamu-us »

Si l’on prête bien l’oreille, les versions antérieures aux années 1970 sont chantées en version purement latines (c’est le cas de la version de Paillard). Les autres sont en latin « francisé ».  Nous sommes libres de préférer l’une ou l’autre, que l’on soit partisan de l’authentique ou non, les versions francisées se voulant les plus fidèles.

 

INTERPRETATIONS

Sur instruments « anciens » :

Hervé Niquet dirige « Le Concert Spirituel »

Format disque

Lully niquet

Interprétation veloutée et très baroque, sûrement fidèle à ce que l’assemblée pouvait entendre au XVIIème siècle.  Orchestration fulgurante, gonflée et rutilante. Cependant les tempi sont assez frénétiques et nerveux. Le chœur a le don de suivre cette véritable « course à la gloire ». Les solistes sont solides et se meuvent facilement dans la rapidité imposée par le chef, mais semblent se cantonner au simple minimum. Belle interprétation en somme, mais peut-être en léger manque de profondeur.

 

William Christie et les « Arts Florissants » ont interprété le Te Deum à la salle Pleyel.

Version plus « mouillée », plus profonde et plus raffinée que celle d’Hervé Niquet. Mais peut-être encore un peu trop « sage ». N’existe malheureusement pas pour le disque.

 

« Le Poème Harmonique » et Vincent Dumestre.

Peut-être la version la plus fidèle aux canons de l’époque.  La pâte est plus solennelle et plus enlevée mais moins brouillonne qu’Hervé Niquet. Interprétation baroque de référence. Une version enregistrée à la Chapelle Royale du Château de Versailles devrait paraître pour le disque. A venir, donc.

 

 Sur instruments modernes :

Ensemble vocal « A cœur joie » de Valence et l’orchestre « Jean-François Paillard ».

(Grand prix de l’Académie du disque Français en 1975)

Format disque

lully paillard

Même si pour certains cette version semblera légèrement dépassée, elle demeure celle d’un enregistrement légendaire.  Paillard a su faire vivre l’œuvre, à l’aide d’un chœur aux multiples coloris et à la présence monumentale, des solistes d’une profondeur inouïe, et un orchestre reluisant et éclatant à souhait. Dès les premières mesures nous sommes transportés à Versailles, au cœur de la pompe et du cérémonial du grand Siècle. Ce n’est peut-être pas ce que louis XIV entendait, mais quel charme, quel romantisme, quelle force enfin. Sublime !

 

Pour le plaisir, le choeur « In te, Domine, speravi », qui clôt l’oeuvre :

 

 » In te, Domine, speravi :

non confundar in aeternum. »

« En Toi, Seigneur, j’ai mis mon espérance :

Que je ne sois jamais confondu. »

 

 

 

« Dominus Regnavit » de Joseph Cassanéa de Mondonville par les « Arts Florissants »

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« Quand te viendra l’été

Le grand ouvert, le tôt levé

Portant le ciel comme étendard (…) »

Armel Guerne

Aux grandes saisons qui s’écoulent devant nos fenêtres, les renouveaux printaniers  ont des atouts qu’il convient de savourer. Et nous attendons dans l’impatience les jours de lumière qui nous ferons un ciel encore plus beau.

Dans la stupeur des choses encore endormies j’ouvre donc les vannes de la musique. Et j’opte dans cette attente, et non sans un réel plaisir, pour la haute architecture d’un Grand Motet de Mondonville. Genre qu’il sut porter au pinacle de la musique de son temps, dans les lumières du siècle des encyclopédistes, au son de cette mélopée progressiste et philosophale, et sous les feux du règne de Louis XV.

Qu’il s’agisse de cet impressionnant « Dominus Regnavit », ou d’un émouvant et fort apprécié « Venite Exultemus », c’est le cœur empli de ferveur et de clarté que nous savourons l’art de ce compositeur. Car son Motet s’élève tel un principe, comme un grand geste d’absolu, la révélation d’une vérité musicale, une inébranlable fondation pour les siècles à venir. La France baroque a fleuri dans cette œuvre sacrée.

Porté par la grande interprétation de William Christie, ainsi que d’un orchestre et d’un chœur des Arts Florissants que l’on ne présente plus, jamais telle musique n’a résonné avec autant de hauteur et de clarté, avec autant de charme et de saveur.

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« Dominus regnavit decorem indutus est ;

Indutus est dominus fortitudinem, et praecinxit se. »

« Le Seigneur a régné et a été revêtu de gloire et de majesté ;

Le Seigneur a été revêtu de force et s’est préparé pour un grand ouvrage »

Pour que nous vienne l’été, dans une grande illumination, portant cette musique comme étendard.

Ode à Neptune

Georg Friedrich Haendel

« Il Pastor Fido » (1734)

« Ouverture« 

Ensemble « Tafelmusik », Jeanne Lamon

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Toi, Neptune qui jaillit de l’eau la mine fière et le port altier, entouré de tes ennemis que tu fis serviteurs pour ta plus grande gloire, ne t’essouffle pas encore, dieu d’entre les dieux, et fait résonner tes trompettes marines par-delà les nuages de l’Olympe. Ils te regardent et te sourient. Montre leur, Neptune, que du fond des abysses tu émerges encerclé par tes vieux ennemis devenus petits poissons.

Souffle, Homme ! Souffle sur les vents marins pour les faire taire ne serais-ce qu’un jour ! Bronze, élève toi à la cime des vagues aux toupets écumeux et fais de ta renaissance au sein de l’océan, jaillir et s’élever la haute apothéose !

« Ouvertures et concertos » de Johann Friedrich Fasch par le « Tempesta di Mare Philadelphia Baroque Orchestra »

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Sain de corps…et d’esprit !

Entendu que ces premières circonvolutions me portèrent vers une lumière qui continue à m’éblouir, c’est l’œil pétillant que je me réinstalle confortablement dans une verve musicale plus modérée,  éveillant en moi l’envie de respirer différemment mais plus amplement les senteurs d’autres joyaux musicaux.

Sachant donc sur quel pied me dégourdir, c’est dans les grands et somptueux battements d’une ouverture de Johann Friedrich Fasch que je retrouve un peu de mon émotion première.

Ce musicien à l’allure sévère et non dénué de fierté germanique, contemporain de Georg Philip Telemann et de Jean-Sébastien Bach, respecté par eux, avait accompli une sorte de synthèse de la musique de son temps, avec le désavantage de se situer à une période charnière, la palette baroque se muant petit à petit en palette classique.

La parole me manque pour transmettre toutes la magnificence, toute la fierté que cette musique impose, et je ne peux que conseiller, non seulement l’intégrale de ses « ouvertures », inventives  et kaléidoscopiques, mais aussi l’interprétation plus qu’inspirée de l’orchestre « Tempesta di Mare », foisonnante, rutilante et profonde (car la musique de Fasch fait intervenir tout ce que l’orchestre de l’époque peut contenir d’instruments à vents et à cordes).

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Que l’on regarde un peu ce portrait, du noir et du blanc émergent un emperruqué aux allures de prussien, la mine haute, le nez sévère et sec, le visage saillant. Sa musique est identique : élégance à la prussienne, fierté mélodique, noblesse de la sonorité… Le grand art baroque trouve ici d’autres lettres de noblesse, une avenante touche de classicisme, une coloration qui embellit la moindre des parties orchestrale, une inventivité à toute épreuve…

Ce dépoussiérage revigore nos esprits embrumés et nos mines parfois déconfites.

En un mot, quelle musique !

Ouverture en ré majeur (première mondiale)